Une instruction présidentielle subordonne toute ouverture du capital des entreprises publiques à l’accord du président de la République. Quelle lecture faites-vous de ce qui s’est passé ?

Le plus important à relever est que toutes les décisions prises au niveau du pouvoir central (présidence ou gouvernement) montrent qu’il n’y a pas de débat préalable. C’est-à-dire que les décisions se prennent sur des coups de tête. Ils se rendent compte très vite, par la suite, qu’ils auraient dû passer par un débat où on associe les différents acteurs politiques, sociaux, culturels ou économiques mais aussi toute la société parce que tout le monde est concerné par ces débats. On aurait pu faire l’économie de ce genre d’instructions s’il y avait un débat préalable. Pour le reste, je ne conçois pas comment un Premier ministre va négocier dans le cadre d’une tripartite avec des partenaires sociaux sans avoir eu au préalable une discussion ou un échange avec le chef de l’État.

L’instruction sonne comme un rappel à l’ordre pour le Premier ministre. Est-ce qu’il aurait pu prendre cette décision sans consulter le président Bouteflika ?

Je ne pense pas. Nous avons d’ailleurs une loi qui prévoit ce genre de cas. Une tripartite publique a été organisée. S’il y avait un dérapage lors de cette rencontre, le chef de l’État n’aurait pas attendu plus de quinze jours pour instruire son gouvernement de cette manière. D’abord, je crois qu’il y a un problème qui a commencé depuis longtemps et qui est plus visible maintenant : la réduction au strict minimum des réunions du Conseil des ministres ne peut que générer un manque d’échanges et de discussions entre le chef de l’État et son gouvernement. Même si durant cette année, il y a eu plus de réunions de ce Conseil des ministres, elles ont plus été utilisées par le chef de l’État pour délivrer des messages ou annoncer solennellement des décisions comme pour Yennayar. En tout cas, les contenus des communiqués qui ont suivi ces réunions indiquent qu’il s’agit plus de directives générales ou de moments protocolaires comme la signature de la Loi de finances, ce qui alimente plus les voix qui pensent que l’important pour le pouvoir est de montrer que le chef de l’État est présent à l’occasion de certains événements.

Il est clair que sur cette  dernière période, le chef de l’État s’est attelé à envoyer des messages en direction de l’opinion publique nationale en exploitant des événements ou des situations. Il veut certainement réaffirmer que c’est lui qui prend les décisions. Pendant longtemps, des acteurs politiques et beaucoup d’articles de presse évoquaient un chef d’État isolé, qui ne prenait pas de décisions et qui ne savait pas ce qui se passait dans le pays. C’est ce qui, de mon point de vue, a poussé le chef de l’État à avancer des messages ces derniers temps sur ses capacités à prendre des décisions. L’instant n’est pas anodin, nous sommes à une année de l’élection présidentielle. Comment peut-on expliquer sinon l’envoi de cette instruction. Il aurait pu réunir un Conseil des ministres pour rappeler à l’ordre M. Ouyahia, en interne. Sauf qu’il a préféré envoyer une instruction qu’il a fait fuiter dans la presse pour que l’opinion publique sache que c’est lui qui a pris ce genre de décision. Mais dans le même mouvement, il désigne Ouyahia comme celui qui veut « brader les entreprises publiques ». On est dans la manœuvre politique.

Que faut-il faire des entreprises publiques ? Les vendre ou les garder ? 

Le plus important est de faire les choses dans la transparence et pour un objectif défini ou admis après un large débat. Dans un pays normal, c’est-à-dire ou les élections ne sont pas entachées de fraude, c’est un débat de campagne électorale pas uniquement sur « privatiser ou non » mais surtout comment et pourquoi. Actuellement, nous sommes dans l’opacité la plus totale. Quelles sont les entreprises qui souffrent ? Dans quels secteurs ? On ne le sait pas. Quelles sont les entreprises publiques qui sont performantes ? On ne le sait pas. Qu’est-ce qu’elles rapportent à l’économie nationale ? On ne le sait pas. La question n’est pas d’ouvrir ou pas le capital. Le plus important est de savoir pour quel objectif prend-on cette décision ? Telle que présentée, cette ouverture du capital consiste en un apport d’argent alors que ce genre de privatisations a montré partout dans le monde ses limites. Le plus important est de savoir quel apport technologique, y a-t-il un plan de formation, un plan social ?

 

Etes-vous pour les privatisations ? 

Nous ne sommes pas contre par principe.Notre programme aborde cette question avec sérieux, parce que c’est une question sérieuse. Dans l’intérêt de l’Algérie, Il  faut garder un certain nombre d’entreprises dans le giron du secteur public et d’autres qui sont candidates à être reprises par des investisseurs privées. Mais on ne peut pas prendre ces décisions sans un audit qui soit public. L’opinion publique en général a le droit de connaître la situation financière de ces entreprises publiques, combien elles coûtent au trésor, si elles sont déficitaires, jouent-elles un rôle stratégique ou de services public ?…Je pense qu’un certain nombre d’entreprises stratégiques souffrent en ce moment. On doit avoir ces informations pour débattre dans la sérénité. L’appel récent de syndicalistes d’El Hadjar adressé à Gaid Salah pour que l’Armée reprenne ce complexe dénote, au moins, de la situation dramatique que vivent les cadres et les travailleurs qui ont subi un véritable traumatisme à cause des décisions contradictoires des décideurs politiques.

Ce genre de décisions et d’instructions rappelle ce qui s’est passé durant l’été avec le prédécesseur d’Ouyahia. Est-ce que le scénario Tebboune pourrait se reproduire ?

Nous sommes dans un pays où on peut imaginer tous les scénarios. Ce n’est pas la première fois qu’on assiste à ce genre de cafouillages au niveau du sommet de l’État. C’est plus visible maintenant, du moins depuis une année, parce que l’élection présidentielle approche. Beaucoup diront que c’est dû au fait que M. Ouyahia a des ambitions présidentielles mais celles-ci ne datent pas d’aujourd’hui en réalité. D’ailleurs, plusieurs acteurs ont assimilé sa nomination au mois d’août à une manœuvre pour l’éliminer de la course à la présidentielle de 2019.

Avant l’instruction du président, une tripartite parallèle a été organisée par le FLN et une violente polémique a éclaté entre le RND et Chakib Khelil. Qu’en pensez-vous ?

Tous ces derniers événements sont liés à l’élection présidentielle de 2019. On s’attendait à ce genre de cafouillages qui vont s’accentuer un peu plus à l’approche de cette échéance. Il y a une certaine absence de visibilité quant aux perspectives du pouvoir en place par rapport aux élections présidentielles de 2019. Pour ce qui est de la tripartite parallèle, nous avons toujours dit qu’il y a un problème en ce qui concerne la majorité au niveau de l’Assemblée nationale. Notre parti a toujours préconisé que le gouvernement soit géré par la majorité. Même si c’est un parti majoritaire issu d’une fraude électorale. Ce n’est pas normal qu’un parti qui n’a pas la majorité au niveau de l’Assemblée nationale dirige le gouvernement.

En procédant ainsi, on crée d’autres problèmes. Nous le constatons depuis la nomination de M. Ouayahia durant le mois d’août. Beaucoup de responsables du FLN ont essayé de lancer des messages pour dire que la nomination d’un premier ministre RND n’est pas normale. Ils ont accepté la décision parce que le chef de l’État, comme ils disent, appartient au FLN. Aujourd’hui, on voit le patron du FLN dire que la tripartite officielle n’a pas respecté les propositions du FLN et qu’à l’avenir toutes les décisions importantes doivent être prises après consultation du FLN.  Évidemment, il y a problème. Ils ont des ministres au gouvernement qui sont censés avoir été consultés sans compter le chef de l’État lui-même.

Ould Abbes multiplie les attaques contre Ouyahia. L’opposition semble inaudible. Pourquoi ?

La vraie question est l’accès de l’opposition aux médias. Nous avons une opposition qui est contrainte de communiquer par des communiqués de presse ou des résolutions parce qu’elle est exclue de la scène médiatique. Je parle de la scène médiatique surtout audiovisuelle. Même au niveau du privé. On ne donne pas la parole à l’opposition. Quand on la sollicite dans un certain nombre de médias, c’est pour des questions secondaires ou pour choisir des acteurs qui n’aident pas à la clarification. À ce titre, Il n’y a pas que des partis normalisés, la plupart des médias le sont.

Très actif sur les réseaux sociaux, Chakib Khelil anime également des conférences dans plusieurs villes du pays. Selon certains, l’ancien ministre est déjà en campagne. Peut-il être candidat à la présidentielle ?

S’agissant des élections présidentielles et d’autres, il faudra faire en sorte à ce que les différents acteurs qui représentent des courants politiques, des projets de société et des programmes accèdent au débat libre dans les médias publics surtout. À la fin, une élection doit être tranchée par le peuple souverain. Tant qu’il n’y a pas cette élection libre, toute personne espérant devenir chef de l’État doit être adoubée par le système en place. Tous les chefs de l’État algériens ont été intronisés de cette manière. Ils ne sont pas passés par une élection libre. Ils ne sont pas choisis parce qu’ils représentent un courant ou parce qu’ils ont une aura. Donc tout est possible en 2019.

Yennayer a été consacré journée chômée et payée. D’autres mesures ont été décidées en ce qui concerne l’enseignement du tamazight. S’agit-il d’avancées pour vous ?

Nous avons toujours dit qu’il y a des avancées dans le combat pour la consécration de tamazight. Elles n’ont pas vu le jour en 2017. L’essentiel de ces avancées est dû à la mobilisation et l’engagement de beaucoup d’acteurs politiques de la mouvance démocratique. Il faudra le dire et le rappeler parce ce qu’il n’y a que les acteurs de la mouvance démocratique qui l’ont toujours assumé, revendiqué et agi sur le terrain pour sa consécration. Il y a des partis politiques dont le RCD qui n’ont pas cessé, depuis 1989, d’organiser des marches et des activités autour de cette question. Le pouvoir a toujours fait des concessions selon des conjonctures et non sur la base de convictions. Lors de la révision constitutionnelle en 2016, on n’avait pas d’autres choix que d’officialiser le tamazight. L’essentiel des acteurs politiques algériens notamment de l’opposition ont assumé cette revendication.

Certains acteurs politiques ont jugé votre position incompréhensible par rapport au débat autour de l’amendement portant sur la généralisation de l’enseignement du tamazight… 

L’avantage avec le RCD est qu’il a toujours travaillé dans la transparence. On a toujours refusé de faire dans la manipulation et la manœuvre. Nous nous sommes retrouvés à l’assemblée pour adopter une Loi de finances qui consacrait l’austérité et l’augmentation des prix à tous les niveaux, en plus du recours au financement par la planche à billets qu’il ne faut jamais oublié. Donc la position de principe des acteurs de l’opposition était de voter contre le texte. Pour le RCD, il s’agit d’une position réfléchie et argumentée. Un parti a introduit cet amendement. Imaginez qu’il ait été adopté. Devait-on alors voter ou s’opposer à cette Loi de finances antisociale qui devrait appauvrir un peu plus les citoyens algériens ? En plus, on savait pertinemment qu’avec la dernière révision constitutionnelle, le pouvoir n’avait pas le choix. Il est obligé d’envoyer une loi organique relative à la création de l’académie de la langue amazighe au parlement. L’urgence était donc de pousser à l’avènement de cette loi organique qui définira l’usage de tamazight dans tous les domaines de la vie sociale du pays. Les auteurs de cet amendement reconnaissent eux mêmes qu’il date de 2002 ; c’est un retour en arrière de soutenir cette voie alors que l’heure est à l’officialisation effective de tamazight.

 Par Hadjer Guenanfa

16 Janvier 2018