Plus que quelques jours et la campagne électorale pour les élections du 23/11/2017 prendra fin. Nous avons suivi le Président du RCD durant son périple d’Alger, Tizi Ouzou, Bejaïa, Bouira, Sétif et Tebessa.

A travers cette interview, M. Mohcine Belabbas se confie sur tout ce qui a trait à l’actualité, il répond, sans détours et dresse un bilan sans complaisance sur l’état de la nation tout en affirmant que l’espoir demeure pour peu que… Ecoutez le, c’est édifiant.

Monsieur Belabbas, vous venez de terminer une série de tournées à travers plusieurs wilayas du pays, dont les premières ont débuté par la Kabylie. Pouvez-vous nous faire un bilan de ces périples ?

Nous avons commencé par Alger et comme vous le savez, notre parti, qui a présenté des listes à travers 19 wilayas du pays, est en contact permanent avec les populations car pour nous, il est impératif de rester aux côtés de ce peuple qui endure, nous pensons aussi qu’il est de notre devoir de maintenir la flamme de l’espoir, nous critiquons les différentes démarches de l’exécutif mais dans le même temps, nous proposons des solutions, ceci d’une part. D’autre part, il y a une évidence qu’il faudra retenir: C’est parce que tout ne va pas bien que nous sommes là à sillonner nos villes et villages, pour dire qu’il y a des alternatives, des solutions aux difficultés quotidiennes et nous prenons exemple sur la gestion de nos élus. Ceci dit, partout où nous sommes passés, les populations ont répondu à nos appels, il y a un engouement certain pour notre discours qui est, avant tout, un discours d’espoir et de vérité.

Sur cette présence à travers le pays, le RCD va-t-il, à l’occasion de ces élections du 23, démontrer qu’il est un parti national et non pas ce parti qui représente une seule région, comme tente de le faire croire le pouvoir ?

Nous n’avons pas attendu ces élections du 23 pour confirmer notre présence à travers le pays, nous avons eu à gérer des APC à travers plusieurs wilayas du pays. Skikda, Djelfa, Ghardaïa, Tlemcen, Alger, Chlef, Batna, Guelma, Tipaza… en plus de la présence de nos élus dans plusieurs assemblées populaires communales et de wilayas. Ceux qui veulent donner une fausse image de la carte géopolitique du pays le font mais aujourd’hui, la population n’accorde aucun crédit à ces manœuvres, seul le terrain peut démontrer la réalité.

Durant la confection de vos listes, avez-vous eu des rejets par l’administration sous des prétextes, parfois farfelus et souvent pour des motifs infondés ?

Il vous faut savoir que pour cette administration, aux ordres, il faut à tout prix empêcher l’émergence de listes contraires à la démarche ambiante de ce système et nous n’en voulons pour preuve que ces lois qui brident la demande sans cesse plus grande de la majorité des citoyens. Nous avons vu, par le passé, des rejets de listes pour des motifs incroyables tel cette tête de liste de notre parti qui s’est vu refuser la liste sous prétexte qu’il portait les mêmes nom et prénom que son grand père décédé ! Plusieurs candidats ont vu leurs dossiers rejetés pour de supposées atteintes à la stabilité nationale. Il s’agit de citoyens qui se sont mobilisés ces dernières années dans des actions de rue organisées par des associations culturelles, des organisations tels le mouvement des citoyens du Sud, Barakat…

Parlons de vos députés à l’Assemblée Populaire Nationale que l’on remarque beaucoup sur le terrain des luttes depuis leur élection, que ce soit du côté des entreprises, des syndicats ou des personnes persécutées, qu’est ce qui fait que malgré leur nombre restreint, les députés du RCD sont les plus visibles ?

Nos députés, à l’image de tous nos élus, sont convaincus qu’il est de leur devoir d’être aux côtés de leurs concitoyens pour affronter ensemble les problèmes quotidiens qui se posent à eux et dénoncer les injustices qui les frappent, ils apportent une aide morale et interpellent les hautes autorités de ce pays sur tous les problèmes qu’ils vivent en proposant des solutions. Nous sommes de ceux qui disent aux chefs de daïra, aux walis, aux ministres les vérités du terrain, nous faisons parvenir les messages de nos citoyens, car nous avons la conviction d’être des représentants de cette population.

Justement, certaines mauvaises langues, disent que le RCD soutient Cevital, par exemple, parce que cette entreprise est beaucoup plus présente en Kabylie et que ce serait plutôt un réflexe régionaliste. Que répondez-vous ?

L’entreprise Cevital est fortement implantée Bejaia, oui et il est du devoir des députés de cette wilaya d’être à ses côtés car ce qu’il faut retenir, c’est que Cevital emploie pas moins de 18.000 ouvriers et donc autant de familles ! Elle est la première entreprise exportatrice après Sonatrach mais ce qui est plus important à dire également, c’est que pour le même projet que celui de Cevital, implanté à Jijel (A l’intérieur du port) les autorités accordent toutes les facilités alors qu’à Bejaia, le projet en question est prévu à l’extérieur de l’enceinte portuaire et ce qui est encore plus étonnant, c’est que ces décisions semblent émaner du seul responsable du port. Cela étant, toutes les entreprises, créatrices de richesses et d’emplois doivent être défendues quand elles sont injustement mises à l’index. Le RCD défend aussi les syndicalistes et les citoyens persécutés, où qu’ils se trouvent, nul ne peut nous complexer sur ces sujets !

Revenons aux élections locales et wilayales si vous le voulez bien. Aujourd’hui, on voit la présence, en Haute et Basse Kabylie, de partis qui, il y a quelques années de cela, étaient totalement absents, je pense ici à TAJ de Amar Ghoul ou au MEN de Ali Boukhezna. D’autres partis comme le MPA de Benyounes et le RND de Ouyahia siègent aujourd’hui dans différentes assemblées, est-ce dû au recul des partis très fortement ancrés ou alors y a t-il d’autres raisons ?

Le phénomène dont vous parlez est dû à plusieurs raisons dont la plus importante reste, à nos yeux, cette exigence qu’on impose aux citoyens de ramener un nombre important de signatures (Légalisées en présence souvent du signataire) pour prétendre à postuler au même titre que les partis et souvent ces citoyens ou groupe de citoyens dans l’incapacité de réunir le nombre adéquat de signataires, se retournent à ce que l’on appelle le parrainage et c’est ainsi que les partis dont vous parlez se « jettent » dans la bataille de ces élections et souvent sans la moindre information sur ceux qui composeraient leurs listes ! Il en est de même pour les partis du pouvoir ou proches de celui-ci. A travers cela, ce même pouvoir veut atteindre un double objectif: Tentative de discréditer le paysage politique en le parasitant et récupération de tous les transfuges et autres exclus des partis fortement ancrés dans la région.

Nous vous avons accompagné dans la majeure partie de vos sorties à travers les différentes wilayas, nous avions assisté à une sorte de symbiose entre vous et les populations. Est-ce à dire que le discours du RCD tend à mieux passer auprès des populations ou est-ce le message du parti qui a changé ?

Non, le message du RCD n’a pas changé, il est toujours celui de la clarté, de la critique constructive et de la présentation d’une alternative crédible et basée sur la réalité, seulement ce message a été dévoyé par le pouvoir, nous sommes tout à fait conscients que nous bousculons certaines pratiques, nous militons pour un changement total de régime car c’est cela le vrai problème ! Vous savez quand vous possédez tous les moyens de l’Etat, il est facile de jeter la balle sur les « Autres », mais, encore une fois, le terrain reste le meilleur baromètre et ce terrain indique que le pays est mal gouverné, les affaires de la cité sont mal gérées et de plus en plus le fossé, qui sépare les Algériens de leurs gouvernants, s’agrandit. On ne peut pas, indéfiniment, affirmer une chose et son contraire. Aujourd’hui, nos concitoyens se rendent compte que le discours du RCD n’est pas ce que lui disaient certains cercles et plus important encore, les actions ou les méthodes des cadres et élus du parti sont, finalement, les plus à même de résoudre les difficultés auxquelles la société est quotidiennement confrontée.

Par rapport au scrutin, le RCD n’a-t-il pas d’appréhensions quant à la tentation de fraude qui a toujours caractérisé les scrutins précédents ?

Là où nous sommes passés, nous avons toujours averti de de ce danger qui est la fraude, nous disons que seule une action citoyenne peut éradiquer ou au minimum diminuer cette fraude par une surveillance, à tous les niveaux, de cette opération. Il faut que nous restions vigilants de l’ouverture des bureaux et centres de vote jusqu’au dépouillement final au chefs-lieux de communes et de wilayas. Nous savons les capacités de nuisance quant à cette opération par l’administration et nous instruisons, en ce qui nous concerne, nos encadreurs et contrôleurs. Ce ne sera qu’ainsi que nous pourrons limiter cette fraude. S’agissant de la Kabylie, la population participe déjà depuis longtemps à l’opération de dépouillement dans les bureaux de vote.

Un mot sur la loi de finances qui, cette année et comme par hasard, est reculée pour l’après scrutin du 23 ?

Il faut d’abord souligner deux choses: Premièrement la démarche suivie pour l’élaboration des lois de finances est opaque, clientéliste et inopérante. Pour le pouvoir, il s’agit d’une simple redistribution de la rente. Nous l’avons toujours dit : la loi de finances doit être élaborée sur la base d’objectifs de développement dans les domaines sociaux économiques, universitaires, sécuritaires, culturels…, Deuxièmement, cette loi des finances ne peut passer à l’APN avant l’adoption de la loi de règlement budgétaires ou si vous voulez un bilan de la loi précédente. Pour nous, il est inconcevable de vouloir présenter une nouvelle loi de finances, de la discuter en commission tout en distribuant des reliquats de l’ancienne loi à des secteurs donnés, chose que j’ai eu à constater récemment sur le journal officiel paru fin octobre! Nous ne cessons de dénoncer ce fait depuis 2007, aujourd’hui l’exécutif se comporte comme l’épicier du coin: Il a une somme d’argent qu’il distribue selon ses convenances et d’une manière tout à fait archaïque pour ne pas dire plus ! Nous faisons aussi deux remarques: Les débats télévisés sur cette loi ont été carrément supprimés et cette loi votée, habituellement, vers le 20/11 est repoussée au 26/11, de peur de dissuader encore plus le citoyen de se rendre aux urnes parce que cette loi impose encore plus de restrictions à la population.

Doit-on déduire que le RCD votera contre cette loi de 2018 ?

Il est tout à fait clair que nous voterons contre cette loi pour les raisons que nous avons invoquées. Plus concrètement, cette loi n’est qu’une suite de chiffres attribués aux différents ministères (pour la plupart budgétivores) sans étude pragmatique, cohérente et argumentée. Nous disons que certains ministères tels celui de l’éducation, enseignement supérieur, la recherche méritent plus de considération. L’autre raison qui nous parait importante est celle du bilan de l’ancienne loi avant de voter la nouvelle, choses qui, pour l’instant, ne se pratiquent pas dans l’institution qu’est l’APN.

Le recours à la planche à billets invoquée et appliquée par M. Ouyahia est- elle la seule solution pour la situation plus que critique que traverse l’économie Algérienne ?

Non. La planche à billets n’est pas une solution. Le recours à la fabrication de billets de banques sans contrepartie économique est d’une extrême gravité. Au lieu de faire le bilan sur une gouvernance qui a échoué malgré une manne financière sans précédent, le couple Bouteflika- Ouyahia réalimente les circuits de la rente et de l’entretien des clientèles par une planche à billet que les populations paieront doublement. D’une part par la baisse du pouvoir d’achat à cause de  l’inflation et de la dévaluation du dinar, d’autre part par le maintien d’un modèle économique incapable de produire des richesses.

L’une de vos nombreuses interpellations de M. Ouyahia à l’APN a reçu une réponse qui n’était pas vraiment claire, je veux parler de celle se rapportant au bilan financier de la rente estimée à quelques 1000 Milliards de Dollars US, qu’avez-vous déduit de cette réponse opaque ?

Incapable de donner un bilan chiffré sur le sort des 1000 milliards, il a voulu rendre les populations complices.  Mais, il n’a réussi à duper personne. Depuis, plusieurs voix ont pris le relais pour le démentir et exiger la vérité.

Que pensez-vous de la réaction violente et médiatisée de ce même chef du gouvernement vis à vis de l’opposition en général et du RCD en particulier ?

C’est un personnage fébrile et sans assurance mais surtout en panne d’arguments. Nous sommes une opposition radicale à la spoliation de notre souveraineté, au détournement des richesses de la nation au profit du clan et de ses clientèles et à tous les dénis de justice d’un régime qui ne gouverne que pour lui-même.   Nous sommes fiers d’être stigmatisés par un personnage qui, depuis plus de 20 ans, en poste ou non, ne peut se promener dans un espace public sans une armada de policiers. Autant nous refusons l’opportunisme et les schémas réducteurs autant nous refusons de semer les illusions. Nous menons des combats avec les citoyens pour l’émancipation politique, pour arracher des espaces de liberté pour les syndicats, pour les journalistes, pour l’égalité en droits entre les hommes et les femmes, le respect des droits de l’homme, pour un statut officiel effectif de tamazight, pour la liberté d’entreprise et pour une véritable promotion de la représentation syndicale autonome des syndicats.

Une question qui est souvent revenue lors de vos périples à travers le pays c’est celle de votre supposé soutien à un possible 5e mandat de l’actuel chef de l’Etat, qu’en est-il ?

(Sourire du Président Belabbas)

Vous savez, le RCD ne travaille pas dans l’opacité, nos déclarations sont reprises par la presse suite à des communiqués, nos cessions du Conseil National sont suivies également de résolutions écrites, il y a donc une traçabilité dans nos annonces, de cela, je peux vous assurer, et vous êtes bien placé pour le savoir, qu’il n’y a aucune trace de soutien au Chef de l’Etat ni pour ce 5e mandat ni pour les précédents d’ailleurs, et à titre de rappel, nous avons été les seuls à être contre  le fait qu’il ait violé la constitution en 2008 pour se permettre cette profusion de mandats, pour nous  le 3e et 4e mandat sont donc un non-sens, mais plus encore, nous sommes contre ce choix imposé qui nous est offert à savoir « la peste ou le choléra », nous disons qu’il y a une alternative qui passera par la création d’une instance indépendante de gestion des élections, autrement dit, le ministère de l’intérieur ne devra plus s’occuper des élections. C’est les acteurs du système qui ont imposé ce débat dans une stratégie de conditionnement des citoyens autour du « Pour ou contre ». C’est aussi cette démarche qui facilite leur maintien au pouvoir.

Le RCD a t-il donné des instructions sur les alliances qui pourraient avoir lieu au lendemain de ces élections locales et wilayales ?

Comme leur nom l’indique ce sont des élections locales, ce sera donc aux responsables et militants locaux de décider des opportunités à saisir afin d’apporter le plus qui est attendu d’eux pour une meilleure gestion, mais il faut que ces alliances se fassent sur la base de programmes et bien sûr avec des acteurs crédibles et qui ont une expérience dans la gestion.

Le mot de la fin M. Mohcine Belabbas…

Pour le RCD, l’objectif dans cette élection est double. Devant la démission des pouvoirs publics dans la défense de l’intérêt général nous devons réhabiliter, créer   et consolider des traditions éthiques et de solidarité qui réconcilient les Algériennes et les Algériens avec les institutions en œuvrant pour l’intérêt général et la citoyenneté. L’autre objectif est de démontrer que la mobilisation est possible pour la construction d’une société prospère et juste malgré un climat où des femmes et des hommes sont en proie à la misère, aux manques et aux doutes dans une situation politique régionale et mondiale marquée par des incertitudes et des menaces. Contenir ces menaces, et soulager ces souffrances est possible.

Le RCD pèsera ce que pèseront les voix de ses électeurs. Mais soyez surs que chaque voix sera honorée pour la fidélité à notre combat et le respect à la confiance des citoyens.

 

 Interview réalisée par Rachid Chiha

Entretien parue dans le quotidien « La Cité » du 19 novembre 2017