Le président du RCD, Mohcine Belabbas, commente les choix du gouvernement Ouyahia qu’il qualifie «de fuite en avant». Il clarifie également les positions du parti sur l’application de l’article 102 de la Constitution et le rôle de l’armée.

– Le plan d’action du gouvernement vient d’être adopté par les deux Chambres du Parlement et le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, estime que le recours à «la planche à billets est une obligation et non pas un choix». Quel commentaire faites-vous ?

Les Premiers ministres qui se succèdent annoncent tous qu’ils appliquent le programme du chef de l’Etat. Ce qui appelle deux remarques. Si c’est pour appliquer le même programme, on ne voit pas pourquoi on congédie des responsables pour que d’autres viennent exécuter les mêmes tâches.

Plus grave, et je déplore que nos médias n’aient pas encore analysé cette imposture, ce programme du chef de l’Etat n’existe nulle part. Je vous invite à aller sur le site de la Présidence, vous n’y trouverez pas la moindre trace. Or, ces héritiers du virtuel «programme présidentiel» nous assuraient il y a encore seulement quelques mois que tout allait bien et que l’idée même de politique de rigueur était inenvisageable.

Voilà qu’un autre héritier décide de nous confier maintenant que nous sommes devant un désastre imminent. Pour revenir à votre question, je dirais que le recours à la planche à billets est une abdication face à l’impasse dans laquelle ce Premier ministre, plus que d’autres, a mis le pays. Son aveu est une mesure législative conçue comme une fuite en avant désespérée, mais surtout irresponsable. Le pouvoir espère encore gagner du temps jusqu’à l’élection présidentielle de 2019.

Comme toujours, au détriment des intérêts de la nation et des générations futures. Avec maintenant une instrumentalisation éhontée des médias publics qui passent en boucle les horreurs de la décennie noire, qui n’est que la consécration sanglante de la confiscation du pouvoir par le même régime. Au passage, la Télévision publique est passible de sanction pénale puisque la loi interdit de parler ou même de faire allusion à cette période.

Mais est-on à une contradiction près avec ce pouvoir ? Je vous fais observer que c’est le même Premier ministre qui répondait avec mépris aux députés de l’opposition à chaque fois qu’il était interpellé sur la vanité ou la dangerosité de ses propositions antérieures, qui s’alarme aujourd’hui comme s’il était étranger aux menaces qui pèsent sur nous. Monsieur Ouyahia nous dit que nous sommes en situation de quasi-faillite, ce qui est vrai. Il oublie d’ajouter que cette faillite est essentiellement le résultat de ses propres politiques. En gros, il nous déclare : «J’ai tout faux, mais je suis le meilleur.»

– Le Premier ministre s’est attaqué à l’opposition, dont le RCD, pour avoir critiqué son plan d’action et sa décision de recourir au financement non conventionnel. Selon vous, que traduit cette réaction ?

C’est à la fois inquiétant et rassurant. Le plan d’action du gouvernement est fait pour être débattu, critiqué, amendé voire rejeté par le Parlement. Les députés du RCD ont pris leurs responsabilités. Ils ont usé de pédagogie en alertant sur les incidences d’une feuille de «déroute» présentée par un Premier ministre multirécidiviste dans les amalgames, le mensonge et l’arrogance. La grossièreté de ses réponses renseigne sur son manque de sang-froid.

Cela dévoile la fragilité d’un apparatchik qui aime bien humilier collaborateurs et partenaires qui sont sous sa coupe, mais qui est incapable d’argumenter devant l’avis d’acteurs étrangers à sa secte. C’est la quatrième fois qu’il occupe cette fonction, chaque mandat est pire que le précédent.

Mais quand on accepte de commencer sa vie politique par une fraude stratosphérique, on n’a pas d’autre choix que l’invective quand on affronte des femmes et des hommes qui luttent pour leurs convictions. Il ne peut pas nous regarder en face, alors il s’affole. Nous sommes le contraire de tout ce qu’il représente et on le lui dit. C’est dur à vivre. La bonne nouvelle, c’est que si le pouvoir n’a plus que ce personnage à recycler pour la quatrième fois, c’est que l’issue, quelle qu’elle soit, ne doit pas être très loin.

– Selon vous, à quoi doivent s’attendre les Algériens après l’adoption de la feuille de route du gouvernement et surtout l’amendement de la loi sur la monnaie et le crédit ?

Nous nous acheminons vers une situation très tendue où les produits nécessaires à la satisfaction des besoins élémentaires ne seront plus disponibles, parce que le peu d’entreprises réellement créatrices de richesses finiront par être noyées dans la fausse monnaie et déstabilisées par une inflation croissante. Comme ces entreprises achètent leurs matières premières et leurs équipements en devise, on imagine l’accélération de l’effondrement de leur compétitivité déjà faible.

Au plan social, il y aura inévitablement une augmentation du niveau général des prix. Le dinar va continuer de perdre de sa valeur. Nous sommes, d’ailleurs, une des rares économies où la pièce symbolisant la devise du pays, le dinar, a quasiment disparu des échanges. C’est symbolique, mais cela dit des choses sur la dérive monétaire du pays. Aujourd’hui, la pièce d’un dinar ne vaut plus rien.

La double parité est officielle et le régime a formellement «bazarisé» le change. La banque est au Square Port Saïd. Et cette atteinte à l’un des premiers instruments de souveraineté ne gêne personne. Si la planche à billets était une recette à la récession économique, cela se saurait. Seules les économies de production en pleine expansion peuvent se permettre de recourir à cette opération. Dans ce cas de figure, la monnaie mise en circulation sert à encourager la consommation qui dope la production nationale.

Le problème est que nous sommes dans un pays qui ne produit quasiment rien et qui importe tout ou presque. La planche à billets va nous conduire à une situation vénézuélienne où on annonce le prix de la baguette de pain deux à trois fois par jour à la radio. Après tout, nous n’avons rien trouvé de mieux que d’inviter M. Maduro. Ce n’est quand même pas un hasard. Mais même arrivés à ce stade de déchéance, M. Ouyahia viendra nous dire que c’est la faute des autres.

– Les partisans du pouvoir reprochent à l’opposition l’absence de propositions alternatives. Qu’avez-vous à leur répondre ? Que propose le RCD pour sortir le pays de cette crise ?

Ou vous plaisantez, ou vous ne vous êtes pas donné le temps de consulter notre programme pour les législatives passées. Il y avait près de 200 propositions concrètes, mesurables, réalisables avec des objectifs clairs et datés. Malgré l’insuffisance du temps de parole réservé aux députés (5 minutes), les députés du RCD ont repris dans leurs interventions à l’APN plusieurs de ces propositions.

Nous avons proposé des axes de réflexion permettant l’amélioration des ressources budgétaires. Prenons l’exemple de la fiscalité. Nous avons proposé l’annulation de toutes les largesses fiscales qui montrent aujourd’hui leurs limites sur tous les plans pour appliquer le principe constitutionnel de «l’égalité de tous les citoyens devant l’impôt».

Aussi, l’absurde impôt forfaitaire appliqué aux sociétés (Eurl, Sarl et même sociétés par actions) et calculé par ces contribuables comme ils l’entendent est à remettre en cause. Ce n’est sûrement pas son impôt sur la fortune et ses «sukuk (chèques)» islamiques que nous considérons comme mesures populistes qui vont améliorer la situation. L’impôt sur la fortune est une annonce qui reste aléatoire, compte tenu des difficultés d’appréhender la fortune.

Quant aux sukuk, s’il est respectueux des lois, il n’a pas à les introduire dans une loi de finances eu égard aux dispositions de la loi n°84-17 du 7 juillet 1984 relative aux lois de finances. Les sukuk relèvent des finances privées et non des finances publiques. On ferait mieux de se pencher sur le paradoxal versement de la TVA au profit d’opérateurs économiques. Les impôts et taxes sont à payer par les contribuables à l’Etat et non l’inverse. Avec notre drôle d’Etat, c’est lui qui verse la TVA aux entreprises.

La Cour des comptes a relevé, dans son rapport de 2013, un montant de 19 milliards de dinars versés par l’Etat à des entreprises au titre de la TVA, et en 2014 ce montant est passé à 36 milliards de dinars. Quant aux discriminations entre entreprises publiques et entreprises privées, nous estimons inadmissibles les perpétuelles perfusions financières au profit d’entreprise étatiques et l’abandon de l’entreprise privée en cas de difficultés financières.

A l’Etat, soit d’interrompre les injustes assainissements financiers des entreprises publiques économiques, soit d’allouer une rente à toutes les entreprises, qu’elles soient publiques ou privées. Au RCD, nous sommes convaincus que le climat des affaires ne connaîtra un début d’amélioration que lorsque tous les opérateurs économiques seront soumis aux mêmes règles juridiques sans qu’aucune catégorie ne jouisse de faveurs indues, ni de l’impunité.

Nous sommes convaincus que par nos solutions, les recettes budgétaires augmenteront sans lourde pression fiscale, mais par élargissement de l’assiette fiscale, car l’économie informelle serait ainsi surmontée. Mais toucher à ces domaines revient à reformuler l’intégralité des modèles économiques en vigueur, c’est-à-dire refonder le système économique algérien.

– Récemment, des voix se sont élevées pour réclamer l’application de l’article 102 de la Constitution. A la surprise générale, le RCD se démarque en affirmant que cette question n’est pas prioritaire. Pourquoi ce changement de position par rapport à cette question ?

Il n’y a, de notre part, aucun changement de position. Il ne s’agit pas de faire parler de soi à travers des déclarations intempestives et une surenchère médiatique quand on ne peut avoir aucune emprise sur le terrain. Le but de tout acteur politique sérieux est de proposer une issue durable avec humilité à une crise complexe et profonde. Nous avons déjà dit que le départ du chef de l’Etat n’est pas une finalité. C’est une condition nécessaire, mais insuffisante. L’Algérie a vu défiler plusieurs chefs d’Etat.

Le premier a été renversé, le deuxième est décédé en poste, le troisième démis, le quatrième assassiné en direct à la télévision, un autre a démissionné de lui-même et le dernier, momifié, risque d’emporter avec lui le pays au cimetière. Ces changements de «présidents» n’ont pas empêché la situation de se dégrader à chaque succession, car aucun n’a eu une vision d’avenir et un projet adossé à une légitimité issue des urnes. La solution est l’arbitrage du citoyen dans un cadre politique régi par les grands fondements démocratiques, comme le respect des libertés fondamentales, du pluralisme, de la minorité, de l’alternance…

Nous avons souvent dit que l’Algérie vit un problème structurel dans le processus de décision à tous les niveaux politiques et économiques, de mécanismes de représentations sociales et politiques des citoyens, de légitimation démocratique des institutions, de refondation des dispositifs de médiation et d’alternance transparente au pouvoir.

Dans un système qui a clientélisé carrières et mentalités, cela est dur à entendre mais il faut être tenace. Il ne s’agit pas de prendre position pour un clan contre un autre, mais de sortir des clans. Or, ceux qui demandent le départ de Bouteflika sans poser la question sur la façon dont sera désigné son successeur sont dans une logique de compétition clanique ; ce n’est ni l’ADN ni l’éthique du RCD.

– Certains pensent que votre position intervient comme «une offre de service» adressée aux tenants du pouvoir…

On ne peut pas être en même temps de dangereux opposants radicaux «non civilisés» et des candidats à la rente. Si ces «certains» existent, ils confondent entre leur positionnement clanique et notre offre politique globale adressée à tous les acteurs politiques et sociaux pour sortir de façon durable de la crise.

Je ne suis pas un partisan de la rhétorique «tous incompétents, tous corrompus, tous pareils, voire tous coupables». Je sais qu’il y a des militants acteurs sur le terrain des luttes politiques, économiques, sociales et culturelles qui ont de l’ambition pour leur pays et qui agissent sans se donner en spectacle.

C’est à ces citoyens qui sont chaque jour confrontés au quotidien difficile des Algériens que je m’adresse. Les coteries et l’intrigue ne font pas partie de ma culture. Ce n’est pas à nous que M. Ouyahia a offert le satisfecit «d’opposition civilisée». Ceci dit, je suis fier d’être extérieur et opposé à la «civilisation» de la fraude, de la corruption, du mensonge, du cynisme et de l’opacité.

– Il y a eu également des appels à l’intervention de l’armée pour destituer le président Bouteflika. Le chef d’état-major Gaïd Salah a réagi pour affirmer «que l’armée ne fait pas de politique». Qu’en pensez-vous ?

Nous serons les premiers à condamner un coup d’Etat militaire étant entendu qu’un parti qui remporte une élection n’a pas vocation à décréter le lendemain de sa victoire que la démocratie est kofr. C’est le putsch organisé par l’armée des frontières en 1962 contre le GPRA au profit du clan qu’encense M. Ouyahia qui est à l’origine du mal qui continue de ronger la nation.

S’agissant du chef d’état-major, il gagnerait à s’occuper de la modernisation de l’armée et de la sécurisation des frontières et cesser de faire des déclarations politiques qui rajoutent à la suspicion que nourrit le citoyen sur le rôle que continue de jouer cette institution dans le choix des dirigeants. Dire que l’armée ne fait pas de politique en Algérie ne peut être qu’un oubli dû aux caprices de la mémoire. A moins que ce soit de l’humour.

– Votre parti se prépare aux élections locales du 23 novembre prochain. Les contestations des listes enregistrées dans certaines communes ne risquent-elles pas de réduire vos chances ?

N’exagérons rien. Il y a effectivement quelques mécontents sur quatre à cinq communes. Et c’est bien normal. Mais la moindre humeur dans les rangs du RCD est captée, amplifiée et, au besoin, réchauffée plusieurs fois. Comparé aux autres formations, le RCD apparaît comme une formation capable de discuter et de décider en toute autonomie dans ses structures et dans la transparence. Si on veut être lucide et un tant soit peu objectif, il est difficile de nier que le RCD est, hélas, le seul parti où l’agenda des réunions organiques est strictement respecté et que sa culture de débat et d’écoute a été et reste son principal logiciel.

Mais les choses sont ainsi faites dans notre vie médiatique et nous avons appris à nous en accommoder. Une démission peut survenir et même être respectée quand elle témoigne d’une divergence d’opinion. Mais si elle est dictée par une frustration mal vécue parce que l’on est mal classé dans une liste et qu’elle s’exprime par une migration vers un parti que l’on condamnait la veille, cela renvoie plus à une forme de mercenariat que l’on devrait se garder d’occulter, de banaliser ou de travestir, si on veut contribuer à l’enracinement de la culture démocratique dans notre société.

Dans les cas auxquels vous faites allusion, les mécontentements exprimés sainement sont le signe d’une compétition au sein des structures communales du parti qui ont assumé la tâche difficile de choisir les candidats. Pour les chances dont vous parlez, je dirais que je crois à l’engagement militant dans un environnement juridique et administratif des plus défavorables à la compétition démocratique.

A commencer par l’enregistrement souvent discrétionnaire de l’acceptation ou du rejet des listes. Ce que je peux vous dire dans la conjoncture actuelle, c’est que le scrutin local est plus important que d’autres. Un exécutif communal courageux, dévoué et intègre peut considérablement limiter à la base les méfaits de la politique de soumission par la corruption qui veut généraliser la clientélisation de la société. L’APC est la dernière digue institutionnelle contre l’arbitraire institutionnel.

J’aurais voulu, là aussi, que le gouvernement aborde dans son plan d’action les enjeux de ces élections pour des communes de tailles variables avec de grandes disparités de ressources afin de répondre efficacement aux besoins quotidiens des administrés. Il est aussi temps d’engager le débat sur les missions qui incombent aux assemblées populaires communales et qui disposent de très peu de prérogatives.

Madjid Makedhi

El Watan, 04/10/2017