Parmi les paradoxes de la situation algérienne actuelle, il y a que la majorité des partis de l’opposition s’apprêtent à participer aux prochaines élections législatives du 4 mai, et ce, malgré leurs doutes sur l’équité et la transparence du scrutin. Mohcine Belabbas, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie, l’un des principaux partis d’opposition en Algérie, s’explique sur ce point, mais aussi sur la situation du pays, sur la gouvernance du président Bouteflika, sur sa perception de l’Algérie.

Le Point Afrique : Vous avez décidé de participer aux élections législatives de 2017 après avoir boycotté celles de 2012. Avez-vous eu des garanties ?

Mohcine Belabbas : La décision du boycott n’avait rien à voir avec des garanties ou des fraudes électorales. Il arrive qu’un parti boycotte une élection pour mieux peser à l’occasion d’une conjoncture politique donnée. Les deux boycotts connus dans l’histoire du RCD sont ceux de 2002 et 2012. Concernant le premier, il était question de ne pas cautionner une campagne électorale en période de deuil puisqu’il y avait 126 martyrs dans la région de la Kabylie (printemps noir). Pour ce qui est du second, il s’agissait de peser sur une conjoncture ouverte, notamment au niveau régional (Printemps arabe, NDLR), pour arracher des concessions au système politique algérien dans la voie d’une démocratisation. Tout le monde sait qu’à la suite des marches auxquelles nous avions appelé en janvier, février et mars 2011 le chef de l’État avait alors promis des réformes importantes, notamment la révision de la Constitution. Notre boycott des législatives de 2012 était le prolongement de cette action, en espérant que, à défaut d’un boycott collectif qui aurait lourdement impacté le cours des événements, une partie au moins de l’opposition nous rejoigne dans cette initiative. Cela n’a pas été le cas. Malgré de nombreuses déclarations et hésitations d’autres forces politiques, seul le RCD a maintenu sa position en faveur du boycott. Le pouvoir avait tellement redouté une option collective qu’il avait opté pour une stratégie consistant à distribuer des agréments à plusieurs entités politiques. À la veille des élections, il y avait plus d’une soixantaine de nouveaux partis agréés pour participer à cette élection.

Qu’est-ce qui a changé depuis 2012 ?

En 2017, nous sommes dans une autre conjoncture. Au niveau régional, il y a une grande évolution. Nous ne sommes plus dans les années 2011 et 2012 où des puissances étrangères soutenaient, au moins dans le discours, une démocratisation des régimes de la rive sud de la Méditerranée. Entendons-nous bien, il s’agit d’un discours, notamment de la part des pays européens, qui consistait à dire que la démocratisation de la région constituait pour eux un facteur de sécurité dans la mesure où cela permettrait un meilleur développement qui devait atténuer le phénomène de la migration et du terrorisme, sans compter la synergie économique que cela induirait inéluctablement dans la région. C’est ce que nous disons depuis toujours. Quand vous analysez l’évolution depuis, la tendance est plutôt à la régression comme c’est le cas en Libye, avec ses répercussions sur tout le Sahel ou en Syrie, sans compter la fragilisation de nombreux pays qui sont dans notre sphère géopolitique proche. C’est donc un changement radical. Au niveau national, nous n’avons pas réussi à convaincre l’opposition d’aller vers un boycott collectif en 2017. Le seul choix qui reste devant nous est d’exploiter la campagne électorale des législatives pour communiquer avec le citoyen à travers des meetings, des conférences-débats et des rencontres de proximité. Quand nous avons boycotté, nous n’avons eu aucune autorisation pour organiser ce genre d’activités. Avec notre participation, nous avons les moyens d’expliquer aux Algériennes et aux Algériens que le statu quo n’est pas une fatalité, il est même le choix le plus dangereux pour le pays.

Dans le cadre de ces législatives, les partis islamistes se constituent en bloc. Pourquoi les partis de la mouvance démocrate sont-ils plus divisés que jamais ?

Partout dans le monde, les alliances se font essentiellement à l’occasion des élections présidentielles entre partis appartenant au même courant politique. Ce n’est pas le cas des législatives, d’autant plus que nous sommes dans un système à la proportionnelle. Donc, il s’agit d’un système où les partis politiques se présentent avec leurs propres listes. Une fois arrivés à l’Assemblée nationale, on peut envisager des alliances qui peuvent d’ailleurs être de conjoncture. S’agissant des alliances que vous citez, je vous rappelle que nous avons seulement deux partis de la mouvance islamiste qui sont implantés dans le pays, notamment dans les villes de l’Est : Ennahda et le Mouvement pour la société et la paix (MSP). Et pour l’instant, il n’y a pas d’alliance entre ces deux formations politiques. L’alliance la plus importante construite par les partis islamistes est celle de 2012, l’Alliance de l’Algérie verte (AAV), qui regroupait le MSP, Ennahda et El Islah. Cela n’a pas eu de lendemains ou de faits notables après cette élection. Ils étaient incapables de la reconduire à l’occasion de ces élections et ils ont été contraints de construire d’autres alliances électorales. Seront-elles plus fécondes pour eux ?
En Algérie, le report de la visite d’Angela Merkel a relancé le débat autour de la santé du président Bouteflika. Certains estiment que le chef de l’État ne gère ou ne dirige plus le pays. Partagez-vous cet avis ?

Au niveau du RCD, nous avons beaucoup communiqué sur l’état de santé du chef de l’État, notamment en 2012. Nous avons été les premiers à prôner l’application de l’article 88 de la Constitution (l’article 102 de la Constitution après sa révision sur la déclaration de l’état d’empêchement du président dans le cas d’une maladie grave et durable, NDLR). Nous n’avons pas attendu que la situation se dégrade à ce point pour réagir. Mais, depuis 2014, la santé du chef de l’État se dégrade de plus en plus avec probablement des bas et des hauts comme pour tout malade chronique. Peut-être que la rechute a coïncidé, cette fois-ci, avec la visite d’une responsable importante sur l’échiquier mondial et que cela alerte un peu plus. Peut-être y a-t-il une vraie dégradation au point de reporter une visite importante. Et on connaît les attirances des dirigeants despotiques pour les cautions des grands partenaires étrangers. Personne ne peut avoir une parole sûre dans un pays aussi opaque. Pour le reste, nous sommes un parti légaliste, nous respectons la Constitution, même si nous sommes en profond désaccord avec le texte et que nous combattons et consacrons notre énergie pour construire une alternative à un système politique qui a mené le pays vers l’impasse.

Est-ce que le président gère ou pas le pays ?

Personnellement, je pense que le chef de l’État algérien n’a jamais géré le pays comme il le gère depuis 2014. La raison est très simple. Quel chef d’État algérien a osé réviser la Constitution aussi profondément comme l’a fait Bouteflika en février 2016 ? Et quel chef d’État a révisé la loi électorale pour exclure des partis politiques de la compétition électorale comme Bouteflika l’a fait ? Rien de cela n’aurait pu avoir lieu si le chef de l’État ne dirigeait pas. Nous sommes face à un pouvoir qui s’est largement renforcé et qui a décidé d’en finir avec le multipartisme en tant que mode d’organisation démocratique de l’alternance au pouvoir. On devine même une dose de suffisance dans la mesure où il ne prend plus la peine de sauvegarder les formes. Maintenant, gérer ne veut pas dire être en capacité de décider avec rigueur et pertinence. L’histoire des peuples est, hélas, pleine de dirigeants aux capacités limitées qui n’ont abandonné le pouvoir que pour rejoindre leur tombe. Cela dit, le problème est ailleurs.

Le président continue à gérer le pays malgré sa maladie ?

Oui, il continue à gérer le pays.

C’est pour cela que le RCD a renoncé à demander l’application de l’article 102 de la Constitution pour la destitution du chef de l’État ?

Un parti politique n’est pas là pour répéter les mêmes propositions tout le temps. Nous n’avons pas été entendus sur l’impératif du respect de la Constitution, la mise en œuvre de l’article 102 dans ce cas. Notre proposition n’a pas été partagée. Par contre, notre objectif stratégique demeure inchangé : comment doter notre pays d’institutions et de dirigeants légitimes et crédibles.

Donc, vous êtes toujours pour l’application de l’article 102 de la Constitution ?

Nous sommes pour l’installation d’une instance indépendante d’organisation des élections, de toutes les élections, parce que c’est à travers ce genre d’organes de gestion des scrutins qu’on peut donner de la légitimité aux institutions. Le problème en Algérie n’est pas lié au fait que le chef de l’État soit malade ou gravement malade ou pas du tout malade. Le problème se pose en termes de légitimité. Si on résout ce problème, le reste coule de source. Nous avons eu par le passé des chefs d’État qui n’étaient pas malades, mais qui étaient aussi illégitimes parce qu’ils étaient le fruit de la fraude électorale.

Les proches du président Bouteflika appellent d’ores et déjà à un cinquième mandat. Est-ce possible ? Vous y croyez ?

Je pense que le chef de l’État s’est ouvert la voie pour les élections de 2019 à partir du moment où il a révisé la Constitution, réinstaurant un système à deux mandats à partir de 2016. Est-ce qu’il doit ou pas se présenter ? Encore une fois, le problème se pose autrement. Est-ce que les élections de 2019 seront organisées par une instance indépendante ou pas ? Est-ce que les élections de 2019 seront libres et transparentes ou pas ? Car à partir de ce moment-là le peuple est souverain. Personnellement, je ne pense pas que le pouvoir est prêt à des élections transparentes. Au RCD, nous œuvrons pour construire un rapport de force qui contraigne le pouvoir à venir négocier avec l’opposition sur le déroulement de la période de transition. Au niveau de l’opposition, nous avons mis en place une feuille de route à l’occasion de la conférence de Mazafran tenue en juin 2014. Celle-ci définit les différentes étapes par lesquelles doit passer cette période de transition. Pour nous, c’est la solution pacifique par excellence. Sinon, on se retrouvera avec Abdelaziz Bouteflika plébiscité officiellement, une fois de plus, par une fraude électorale en 2019 ou un autre personnage, mais toujours porté au rang de chef de l’État, une fois encore, par la fraude électorale. Ce n’est pas parce qu’on aura changé un chef d’État malade par un autre personnage en bonne santé qu’on aura réglé le problème de la gouvernance dans le pays.

Aujourd’hui, le président Bouteflika a appelé les Algériens à résister face à la crise économique et à accepter ses réformes. Vous adhérez à cet appel ?

Je pense que le chef de l’État désespère. C’est une posture qui ne sied pas à son rang. Les Algériens ont besoin d’un cap avant de les appeler aux sacrifices. Nous avons lancé un appel à la résistance aux Algériens durant la décennie noire pour faire face à la barbarie intégriste ; les services de sécurité étant dans l’incapacité de garantir la sécurité des citoyens. Nous avons été entendus parce que notre message était clair : sauver notre pays et nos enfants du chaos et de la régression. C’est loin de la langue de bois du discours de M. Abdelaziz Bouteflika et de tous ceux qui dirigent le pays. C’est le cas pour les réformes. Ils parlent tous de réformes économiques que personne ne connaît ou du programme du chef de l’État dont personne ne connaît la teneur. C’est aussi le cas du fameux nouveau modèle économique dont on parle depuis près de deux ans, mais dont les citoyens que nous sommes ignorent tout.

Que proposeriez-vous justement pour faire face à la crise économique si vous arrivez au pouvoir ?

La crise que nous vivons est d’abord une crise de légitimité ; il faut donc la résoudre en premier. C’est le sens de la plateforme de Mazafran. Pour ce qui est de la crise économique, le RCD, à travers son programme et le choix des axes programmatiques de sa campagne électorale pour les élections du 4 mai prochain, défend un ensemble de mesures à court et moyen terme qui peuvent remettre le pays au travail. Car il s’agit de cela. Sur le plan du diagnostic, le pays fait face à une crise financière, c’est différent d’une crise économique. Quand le baril du pétrole était à 120 dollars, il s’agissait de faire des choix d’investissement et de planification pour construire une économie de production ; ce qui n’a pas été fait. C’est pour cela qu’on est arrivé à cette situation.

Le programme que nous avons rendu public s’appuie sur une réforme politico-administrative qui prend source de la territorialité avec des espaces de programmation cohérents et la suppression des paliers bureaucratique comme les daïras. Sur une réforme fiscale écologique qui favorise la PMI/PME, encourage l’intégration des activités informelles, modernise l’administration des impôts, élargit l’assiette fiscale et protège les ressources non renouvelables. Ce dispositif qui inclut l’autonomie des banques publiques comprend aussi le regroupement des terres agricoles pour le développement de pôles agroalimentaires, une politique industrielle établie en partant de nos atouts et pilotée par un organe soustrait des contingences politiques. Nous avons aussi l’ambition de rediriger les subventions vers les franges les plus fragiles de la société, en particulier vers la jeunesse pour l’intégrer dans le processus de développement, et bien évidemment vers les démunis à travers l’accès aux soins ou le minimum vieillesse. Je ne peux pas énumérer tout le programme, mais le tourisme, les énergies renouvelables, l’école ou la justice constituent aussi des domaines qui ont retenu une attention particulière de la commission électorale du parti. Le recul de la corruption qui gangrène toute la vie publique passe par une justice non soumise à l’exécutif ; la réhabilitation des mandats électifs ou l’introduction de la collégialité font partie de nos propositions que, par ailleurs, vous pouvez consulter sur notre site.

Emmanuel Macron a qualifié le colonialisme de « crime contre l’humanité » lors de sa visite à Alger. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

En Algérie, les dirigeants ont pris l’habitude de recevoir en grande pompe les candidats aux élections présidentielles françaises. Nous avons également l’habitude de les entendre parler du colonialisme. Chacun y va de son propre vocabulaire pour innover dans le registre de la dénonciation durant les périodes de campagnes électorales. Mais, souvent, ces mêmes candidats, une fois élus, ne font rien ou peu pour une évolution sérieuse sur cette question durant leur mandat. En Algérie, on n’a pas attendu M. Macron pour savoir que le colonialisme français a commis des crimes contre l’humanité. Le sang de nos aïeuls qui ont vécu la barbarie coloniale coule dans nos veines. Ce qui pose problème, pour nous les Algériens, c’est l’attitude du gouvernement algérien qui met un point d’honneur à recevoir et à dérouler le tapis rouge aux candidats à la présidence de la République française. Dans les mœurs diplomatiques, la réciprocité est une règle ; la France officielle n’a jamais fait autant. Pourtant, la communauté algérienne en France est bien plus importante que les ressortissants français en Algérie.

Comment définissez-vous l’identité algérienne aujourd’hui ?

D’abord, il faut reconnaître qu’il y a une évolution du point de vue de la vision officielle de l’État sur cette question. Nous avons obtenu une reconnaissance officielle de la langue amazigh dans la Constitution, même si elle est de seconde zone par rapport à l’arabe. Pour le reste, je crois que tous les Algériens savent maintenant que l’amazighité est notre référent originel avec les apports de l’arabe véhiculé par l’islam ainsi que la méditerranéité et l’africanité qui sont du ressort de notre ancrage géographique. Le problème de l’identité est dans l’attitude des institutions, pas des citoyens que nous sommes.

Comment expliquez-vous le fait que les relations entre l’Algérie et le Maroc soient toujours aussi tendues ?

C’est un héritage des dirigeants depuis la fin de la révolution algérienne. Dès le lendemain de l’indépendance algérienne, il y a eu des conflits armés entre l’Algérie et le Maroc. Donc, cela remonte à très loin. Il se trouve que nos dirigeants ne conçoivent leur pérennité et le maintien de leurs privilèges que dans le cadre des États nations hérités du colonialisme français. C’est d’autant plus vrai qu’ils exploitent tous les conflits pour justifier l’ostracisme des idées autonomes et alternatives. Les deux pays essaient d’exploiter le conflit créé de toutes pièces par les dirigeants des deux pays pour régler des conflits internes. Ils n’ont jamais réfléchi à la manière de régler ce conflit dans l’intérêt des populations des deux pays et de la construction d’une Afrique du Nord intégrée.

Vous voulez parler du conflit du Sahara occidental ?

Pas du tout. Je parle d’abord de la fermeture des frontières terrestres. En ce qui concerne le conflit du Sahara occidental, le cadre des Nations unies devrait permettre d’amorcer le règlement. Il est évident par ailleurs qu’un meilleur climat et le développement d’échanges entre le Maroc et l’Algérie contribueraient à atténuer les antagonismes y compris sur cette question.

Le roi Mohammed VI a évoqué la fin proche de l’Union pour le Maghreb arabe (UMA). Est-ce que vous partagez son avis ?

Le roi du Maroc ne fait qu’un constat. Vous voyez la situation en Libye, ou la fermeture de la frontière algéro-marocaine et les évolutions au plan interne dans chacun des pays. Cela étant dit, moi, je rencontre des militants en Tunisie et au Maroc qui pensent qu’on doit tout faire pour mettre nos énergies ensemble. Il y a lieu donc de ne pas tenter de ressusciter un cadre qui a, au moins, montré ses limites. Je pense qu’il faudra réfléchir sur les questions essentielles qu’on devrait aborder ensemble. Il est pour nous évident que les luttes démocratiques dans chacun de nos pays ont pour finalité la construction d’une Afrique du Nord qui doit aboutir à un marché commun, à l’harmonisation des politiques douanières, d’éducation, de formation et de préparation à une plus grande intégration. L’ouverture des frontières terrestres avec le Maroc est un préalable à toute évolution, car nous pensons que les conflits doivent être résolus par la discussion. Nos peuples n’ont rien à gagner dans la confrontation et la stigmatisation.

Par AMAYAS ZMIRLI

Source: Le Point Afrique, le 27/ 02 /2017.