“L’alternative démocratique se construit”

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© Bilel Zehani/Archives Liberté
© Bilel Zehani/Archives Liberté

Le jeune président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Mohcine Belabbas, est un militant qui allie conviction, détermination, engagement et sens hautement développé de l’observation et de l’analyse.
Des qualités qui font qu’il gagne vite en notoriété qui le place parmi les leaders les plus en vue de l’opposition. Une opposition à laquelle il croit et à la construction de laquelle il contribue assidûment. Dynamique et disponible, il s’est mis au service de la cause démocratique, à travers aussi son parti auquel il a insufflé davantage de dynamisme. Dans l’entretien qu’il a eu l’amabilité de nous accorder, il a fait montre d’une extrême lucidité à commenter l’actualité politique ambiante. Il ne cède pas à la facilité des lieux communs. Il garde le même souci de la profondeur dans la vision, lorsqu’il commente le remaniement partiel du gouvernement, la décision du tribunal dans l’affaire El Khabar, ou lorsqu’il évoque les défis qui se posent à l’opposition.

Liberté : Le gouvernement vient d’être partiellement remanié. Quelle lecture en faites-vous ?
Mohcine Belabbas : C’est important de signaler que nous sommes un des rares pays où des remaniements partiels sont opérés régulièrement et que le chef de l’État ne juge même pas utile de donner à la presse ou aux départements concernés des indications sur les motivations de telles opérations et les objectifs visés. C’est un manque de considération à l’égard de l’opinion publique, aux membres du gouvernement eux-mêmes et à toutes les institutions de l’État. Cela confirme aussi que la composante du gouvernement compte très peu dans notre pays. Les rares ministres qui pèsent sur la décision ne sont pas ceux que l’on pourrait croire : à savoir ceux des Finances, de l’Énergie, de l’Intérieur… Les changements significatifs dans des pays comme le nôtre sont ceux qui toucheraient le chef de l’état-major de l’armée, le directeur général de la Sûreté nationale, le responsable de la gendarmerie, le patron du renseignement, les directeurs de certaines grosses entreprises publiques… Ce qui veut dire que ce ne sont pas les postes politiques qui sont décisifs mais les appareils qui peuvent les contrôler, les entretenir matériellement ou les soumettre. Tout est rapport de force. Le dernier remaniement nous confirme surtout que le chef de l’État a toujours pris soin de marginaliser les énergies et les compétences émergentes au profit de clients fragiles et tenus par des dossiers et d’une vieille garde recyclée à souhait dans la gestion des affaires publiques. La moyenne d’âge du gouvernement vient en effet de grimper à près de 63 ans dépassant ainsi l’âge légal du départ à la retraite. Le chef de l’État a raté l’occasion lors de la dernière révision constitutionnelle pour opérer un changement de gouvernement et lancer un message fort à l’opinion publique. Un changement du point de vue de la composante mais surtout de politique, de méthode et de cap. Mais a-t-il la volonté de sortir du statu quo ? Rien n’est moins sûr.

Des ministres dont le secrétaire général du FLN a réclamé publiquement le départ ont été effectivement éjectés. Qu’est-ce qui a fait que la réclamation, comme d’autres auparavant d’ailleurs, soit entendue ?
En réalité, il n’en est rien. C’est une image surfaite. De tout temps, il s’est trouvé des personnages qui ont pu anticiper sur les décisions à venir de par leur proximité avec les centres de décision occultes ou qui ont agi sur instruction pour sonder ou préparer l’opinion à des limogeages ou des changements. Il peut avoir une certaine influence sur les choix de ministres issus directement des rangs de son parti, notamment sur celui des relations avec le Parlement qui a été réservé à ce parti depuis longtemps et dont le titulaire doit montrer patte blanche au risque d’être éjecté et remplacé, comme c’est le cas du ministre partant, jugé trop autonome dans ses positionnements politiques qui ont rejoint ceux de la contestation.

Êtes-vous de l’avis de ceux qui pensent que ce remaniement ministériel est l’expression de l’intervention du clan qui s’est accaparé de la décision politique, suite à la maladie du chef de l’État ?
Ce remaniement est surtout l’expression de l’échec renouvelé du chef de l’État à former un gouvernement capable de produire de la réglementation, la respecter et la faire respecter, d’insuffler des orientations précises et de mettre en place l’appareil administratif nécessaire pour leur mise en œuvre. C’est aussi le résultat de l’absence de vision et d’un projet à même de créer une dynamique économique afin de faire sortir le pays du marasme et d’une dépendance mortifère des hydrocarbures de sorte que rien ne fonctionne sans le recours massif aux importations. C’est le signe de l’absence d’échange et de débat au sein du gouvernement sur les missions des ministres et l’inexistence de mécanismes systémiques permettant de garantir des résultats opérationnels clairs, précis et partagés afin d’atteindre les objectifs de politique générale fixés quand ils existent.  Dans notre pays, la fonction de ministre est plus un faire-valoir, une représentation clanique ou ethnique, le représentant d’une région ou d’un clan politique. D’où la difficulté à assurer une collégialité ou complémentarité et la solidarité nécessaire à une équipe gouvernementale. Dans ces conditions, il est vain de parler d’efficacité, de responsabilité ou même de lutte contre la corruption et les passe-droits.

L’opposition, pourtant regroupée au sein de la CLTD et, plus largement, au sein de l’Icso, semble éprouver toujours de la difficulté à imposer l’alternative démocratique, du moins à ramener le pouvoir à accepter la perspective d’une transition négociée…
L’alternative démocratique se construit. Le travail réalisé par la CLTD est de ce point de vue un acquis puisque, désormais, les acteurs politiques des différentes obédiences qui constituent cette structure ont appris à composer tout en assumant leurs différences programmatiques. Cela est important dans un pays où la classe politique a toujours vécu dans l’invective ou l’alignement. Cet aspect est du point de vue pédagogique essentiel. Ces acteurs ont admis l’impératif de l’alternance au pouvoir, des élections libres, du respect des libertés démocratiques, de la séparation des pouvoirs et du refus de l’instrumentalisation de la religion à des fins de pouvoir. Même si certains d’entre eux sont sujets à des rechutes passagères, le débat a beaucoup évolué. Du reste, et ce n’est pas rien, pour la première fois peut-être, il y a une frontière claire entre les forces de l’opposition et tous ceux qui sont candidats à la cooptation et la rente.

Le parti Jil Djadid s’est retiré de la CLTD. Ce retrait n’affaiblirait-il pas la coordination ?
Ce n’est pas le nombre de partis qui fait la force de la CLTD mais plutôt ses initiatives et la plateforme consensuelle qu’elle a produit et qu’elle défend grâce aussi au débat contradictoire dans ses instances. C’est aussi le poids des partis qui la composent et de l’ancrage social des courants politiques qu’ils représentent. C’est parce que beaucoup de partis ont demandé à intégrer cette coordination que nous avons dès le départ mis en place, l’Instance de concertation et de suivi (Icso). Le maintien de la CLTD avec une composante plus réduite est un choix qui obéit à des considérations d’efficacité et de souplesse dans le fonctionnement. Il marque aussi la nécessité d’approfondir le débat sur plusieurs questions qui se posent à notre pays. Dans cette optique, on ne peut pas se contenter de réaffirmations ou de de slogans.

Qu’en est-il des reproches, voire des accusations que vous a fait son président, Soufiane Djilali ?
Les seules reproches et critiques auxquels nous accordons du crédit sont ceux qui sont fondés et surtout quand ils viennent des citoyens concernant notre activité ou nos positionnements. Cela dit, j’ai toujours considéré qu’une proposition quelle qu’elle soit quand elle n’est pas partagée ou acceptée est soit mal formulée ou mal argumentée. En un mot, son auteur n’a pas pu ou su convaincre. Reste que des acteurs dans la coordination n’ont pas toujours partagé des aspects tactiques dans notre intervention sans pour cela quitter le cadre. Mais, comme dans toute composition plurielle, chacun est libre de ses choix.

2017 sera l’année des rendez-vous électoraux : les élections locales et les élections législatives. L’opposition ira-t-elle, malgré le refus du pouvoir d’accéder à sa demande d’une instance indépendante de gestion et de surveillance des élections ?
Dans le cas de l’entêtement du pouvoir à refuser l’institutionnalisation d’une instance indépendante d’organisation et de gestion des élections, il est clair pour nous que la meilleure position serait un boycott collectif par l’ensemble des partis qui se revendiquent de l’opposition. Vu l’importance de la participation des partis dans n’importe quel processus électoral, une telle option affectera d’un discrédit certain le scrutin. Cela délégitimera encore plus le système politique en place et pourrait hâter l’avènement d’une transition que, pour notre part, nous espérons pacifique en inversant ou du moins en équilibrant les rapports de force sur la scène politique nationale. Il reste qu’une telle convergence est peu probable au vu des tentations auxquelles ont souvent cédé certains acteurs politiques. De plus, vous savez bien que beaucoup de formations politiques sont travaillées au corps à la veille de chaque rendez-vous électoral avec des promesses de quota. Sans jeter l’anathème sur qui que ce soit, je vous dirai que pour assumer des choix aussi extrêmes quand la nécessité et l’intérêt du pays l’imposent, il faut disposer d’une autonomie réelle. Je vous rappelle que seul le RCD, qui était pourtant bien placé pour faire un résultat honorable malgré la fraude annoncée, a boycotté les dernières élections législatives de 2012.

Et s’agissant du RCD ?
Chaque chose en son temps. Le RCD rendra comme de coutume sa décision à travers son conseil national et en son temps. Mais notre combat aujourd’hui c’est de rendre effectif l’installation de cette commission. Vous avez vu que dans sa dernière réunion, la CLTD a mis dans son agenda la question des lois organiques.

Vous vous êtes montrés, votre parti et vous-même, activement solidaires avec le groupe de presse El Khabar, objet d’une plainte de la part du ministère de la Communication en vue de l’annulation d’une transaction commerciale conclue avec la société Ness-Prod. Continuez-vous de penser comme vous l’avez déjà déclaré que cette plainte relève d’un arbitraire politique ?
Plus que de l’arbitraire, c’est un abus d’autorité, un détournement de la loi et un squat de prérogatives qui relèvent de l’autorité de régulation de la presse écrite. L’affaire El Khabar a révélé au grand jour la volonté du pouvoir de museler la presse, de restreindre le droit à l’information, de soumettre les investisseurs privés à leur code secret et de caporaliser l’ensemble de la société.
Une autorité de régulation est censée être indépendante tant du secteur régulé que du gouvernement qui émet des règles afin d’éviter de tomber dans des conflits d’intérêts. Si le législateur a pensé instituer une autorité de régulation, c’est justement pour éviter d’arriver aux plaintes devant le juge. Mais ce n’est pas nouveau, le pouvoir a toujours été le premier à violer les lois qu’il a lui-même promulguées. Cela étant, l’indignation et la mobilisation auxquelles ont donné lieu ces abus méritent d’être relevées et saluées. Elles indiquent que malgré la répression, les matraquages médiatiques et les tentatives d’opposer des Algériens à d’autres Algériens, l’espoir est permis. Et c’est d’abord cela qu’il faut retenir car cette affaire est un mauvais signe d’un malaise bien plus grave qui mine les fondements institutionnels et donc la nation. On n’a pas encore estimé toutes les implications de cette affaire.

Votre commentaire sur la décision du tribunal ?
De mon de point de vue, il s’agit d’un précédent grave ; d’autant plus que l’action en référé ne repose sur aucune base légale que ce soit sur le plan de la procédure que du fond. On ne comprend pas pourquoi le pouvoir, qui n’avait pas besoin de plus de discrédit, s’est mis dans une situation où il n’a même pas mis les formes de son forfait. Même si les choses semblent pliées, une bonne partie de l’opinion s’interroge déjà par quel subterfuge cette décision sera prolongée et concrétisée. Il ne faut pas s’étonner de voir l’administration ou la justice à nouveau sollicitée pour prolonger par d’autres ruades cette attaque. Quand les clans s’affolent, il est rare que la raison prévale. Cela confirme en tout cas que l’État de droit reste toujours à construire.

Un député du FLN vient de se distinguer par des propos iconoclastes en abordant notamment et pour la première fois les relations avec le Maroc. Comment interprétez-vous cette liberté de ton ?
Il est toujours bon que des hommes politiques, surtout quand ils sont du sérail, assument ce qu’ils considèrent être leurs vérités sur des sujets figurant au registre des tabous du système. Autre bonne nouvelle, ces propos n’ont pas été suivis, en tout cas pas pour l’instant, de l’anathème qui a accompagné les déclarations d’un secrétaire national du RCD à propos du même sujet.
Sur le fond, il y a longtemps que le RCD dit et répète qu’il n’y a pas de salut en dehors d’une fédération des États démocratiques d’Afrique du Nord. Il y a seulement un mois, nous avions organisé avec des experts tunisiens, algériens et marocains un colloque sur le coût de la non-réalisation de l’union nord-africaine. Il est donc bon que cette nécessité politique et économique qui est aussi une exigence de l’Histoire résonne dans des sphères qui ont fait de la perspective de la guerre régionale une condition de survie du système algérien. Je n’insisterai pas sur l’astuce qui consiste à exonérer le chef de l’État de sa responsabilité dans le maintien d’un environnement politique de tension et d’affrontements potentiels qui a déjà coûté très cher au pays et qui, hélas, coûtera aussi aux générations futures. Il faudra d’ailleurs voir si ce député ne sera pas démenti dans les prochains jours quand des clans peut-être surpris par sa sortie se seront repris.  Il y a urgence à arrêter la démagogie et le populisme sur un sujet aussi essentiel à notre développement et notre sécurité.

Source: Liberté