Mohcine Belabbas : « Nous sommes contre la violence »

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Le projet de la révision de la Constitution sera adopté dimanche prochain par le Parlement sans débats. Est-ce un passage en force du pouvoir ?

Effectivement. Mais c’est surtout un non-événement à partir du moment où il n’y a rien de révolutionnaire dans les amendements apportés excepté la petite avancée qu’est l’officialisation du point de vue de la forme de la langue amazighe. Pire, des régressions comme l’article 51 qui rétablit le deuxième collège avec la marginalisation des binationaux au mépris du droit international, confirme une orientation inquiétante. Pourtant, l’Algérie a bien ratifié des dispositions qui condamnent la discrimination des droits du citoyen. Au lendemain de son intronisation après l’élection présidentielle en 2014, le chef de l’État avait promis une « constitution consensuelle ». Aujourd’hui, on voit bien que ce n’est pas le cas. Au cours de son élaboration, plusieurs franges de la société et l’essentiel des forces politiques n’ont pas été associées. Les acteurs politiques de l’opposition estiment que la constitution n’est pas l’urgence de l’heure, ils ont d’ailleurs boycotté les consultations organisées par le pouvoir qui entend sans écouter, c’est à dire qu’il ne se sent en rien engagé par les avis des partenaires qu’il appelle comme des faire-valoir. Avant la Constitution il faut que les acteurs politiques comprennent et admettent qu’il y a des valeurs et des principes démocratiques qui ne sont pas négociables. La priorité est dans l’organisation d’une transition démocratique négociée.

Peut-on parler d’un non-événement quand il s’agit de la révision de la Loi fondamentale ?

Les différents chefs de l’État qui ont défilé depuis 1962 ont usé et abusé des révisions de la Constitution. L’actuel chef de l’État en est, quant à lui, à sa troisième révision de la Loi fondamentale. La dernière révision en date était celle de 2008 qui, elle, était un événement malheureux à partir du moment où elle a porté atteinte au principe de l’alternance au pouvoir par l’instauration de la présidence à vie et qu’elle a donné au président des pouvoirs exorbitants. La révision de la Constitution devrait être l’exception et non la règle.

Le pouvoir refuse d’écouter l’opposition ou de prendre en compte ses propositions. Qu’est-ce que vous comptez faire ?

Si vous faites allusion à la révision en cours, c’est déjà trop tard. Le RCD avait proposé des actions de rue pour refuser la révision initiée par un pouvoir illégitime et qui sera adoptée par un Parlement issu d’une fraude électorale. Une révision qui ignore le peuple algérien, puisque le pouvoir refuse de la faire passer par un référendum. On n’a pas été suivis à l’époque. Il était prévisible que le pouvoir allait profiter de l’absence d’actions d’envergures pour opérer un passage en force. Cela dit, la révision de la Constitution n’est pas une fatalité qui doit bloquer l’action d’opposants convaincus de leurs droits et déterminés à les assumer.

Pourquoi les autres partis de l’opposition ont refusé de vous suivre à l’époque ?

Certains croyaient que le pouvoir ne pouvait pas oser un tel affront au peuple algérien. Pour d’autres, c’est plutôt le risque de manipulation et de répression par le pouvoir, au demeurant réelles, auxquelles sont soumises toutes les actions de rue organisées par l’opposition.

L’opposition prévoit d’organiser une deuxième conférence le 27 mars prochain. Quand sortira-t-elle des concertations et passera-t-elle à l’action ?

Il faut peut-être penser à ne pas systématiquement tomber dans les généralisations. Toute l’opposition n’a pas les mêmes origines ni les mêmes pratiques. En ce qui nous concerne, nous sommes déjà dans l’action à partir du moment où on organise des conférences, des marches, des meetings. Vous verrez que ce 13 février plus de 3000 citoyens, dont beaucoup de jeunes, seront avec nous à l’Atlas pour un meeting populaire. Le fait que les medias lourds censurent ces activités est une autre affaire. Mais l’action politique n’est pas synonyme de guerre avec le pouvoir. Nous sommes contre la violence. D’ailleurs, nous sommes dans une période où on appelle tout le monde à la retenue. Dans cette conjoncture, il ne faut surtout pas tomber dans le piège de la division et des manipulations claniques qui peuvent jouer sur la précarité sociale, chaque clan pensant tirer les bénéfices d’une violence de rue. Nous sommes une opposition responsable qui assume et discipline ses activités au contraire des clans du pouvoir qui, ces derniers temps, se livrent à de violents échanges fait « d’amabilités » plus ou moins acerbes par médias interposés, notamment sur la gestion de périodes troubles de l’histoire récente du pays ou de la guerre de Libération.

Comment expliquez-vous justement ces polémiques autour de la Décennie noire et de la guerre de Libération ?

Je pense que ces polémiques sont liées à la conjoncture actuelle où des acteurs du système en place sont mécontents du fait de leur éloignement des centres de décision par le chef de l’État. Des personnages qui pensent qu’en essayant de discréditer un certain nombre d’acteurs qui ont rallié le chef de l’État, ils peuvent affaiblir son clan. Sauf que le cercle présidentiel riposte avec les mêmes procédés. Pour nous, il est important que les Algériennes et les Algériens comprennent que la solution n’est pas dans ces luttes claniques mais plutôt dans l’organisation d’une période de transition pacifique, démocratique, graduelle et négociée avec le pouvoir.

De quels acteurs parlez-vous ?

De ceux qui se livrent à une guerre de quolibets depuis quatre semaines, dégradant l’image du pays et le peu de crédit qui leur restait.

En évoquant les émeutes de Batna, vous avez fait allusion à l’implication du désormais ex-DRS sans le citer. Pourquoi ?

Sur les émeutes de Batna, comme sur la grève au niveau de la zone industrielle de Rouiba (SNVI) ou les violences à Ghardaïa durant l’année 2015, je me pose seulement des questions vu le moment au cours duquel ces événements sont intervenus. On s’est toujours demandé qui tire les ficelles dans ce genre d’événements. Je n’ai pas la réponse. Mais je m’interroge si des résidus d’un certain nombre de structures qui ont eu à gérer par le passé des événements semblables ne sont pas impliqués.

La dissolution du DRS est insuffisante selon vous mais est-ce un bon début ?

On peut parler de dissolution sur le plan de la forme. Dans les faits, il est trop tôt pour l’affirmer. On va suivre. Quelques jours auparavant, nous avons fait face à une tergiversation dans le refus de donner un accord au meeting que nous allons organiser à la salle Atlas le 13 février prochain. Au niveau du RCD, nous faisons la différence entre un service de renseignement qui est nécessaire pour n’importe quel pays au monde et la police politique faite pour réprimer, caporaliser, bâillonner, asservir et manipuler l’opinion publique et la société civile. En fait, on ne peut pas se féliciter d’une décision dont on ne connait pas les tenants et les aboutissants. On parle d’un décret non-publiable dont on ignore la teneur pour juger s’il y a une avancée ou un recul.

Si on veut aller vers un service de renseignement performant (et non maintenir une police politique), nous devons faire en sorte que ses missions se limitent à la lutte contre le terrorisme, le crime économique et l’espionnage. Des missions qui ne peuvent dépendre directement de l’armée. Peut-être qu’il y a une avancée à ce niveau avec la nomination du général Tartag qui était en retraite avant de se voir confier la fonction de conseiller à la Présidence. Un service de renseignement doit être mis au service d’un pouvoir politique démocratiquement élu. Le problème est que nous n’avons toujours pas de président élu démocratiquement et que, jusque-là, dans notre pays c’est la police politique qui a fait les présidents.

Pourquoi Nordine Aït hamouda a été « mis à l’écart » par le RCD ?

Il faut demander au bureau régional du RCD à Tizi Ouzou qui a d’ailleurs eu à s’exprimer sur la question.

Mais il s’agit d’un membre fondateur du RCD…

Si mes souvenirs sont bons, il y avait 714 membres fondateurs du RCD. En fait, tous les militants qui ont assisté aux assises du parti font partie de ses membres fondateurs. C’est la règle partout.

Alain Juppé a effectué une visite de trois jours en Algérie. Est-ce une caution pour le pouvoir ?

Je ne pense pas puisqu’on a l’habitude de voir défiler à Alger les différents candidats aux élections présidentielles françaises.

Pourquoi viennent-ils à Alger ?

Ils viennent à Alger pour faire campagne auprès de leurs compatriotes et autre binationaux qui travaillent ou résident en Algérie mais aussi pour discuter avec un certain nombre d’acteurs politiques algériens dont ceux du pouvoir.

Peut-on parler d’un retour de Saïd Sadi à la politique avec sa dernière sortie lors de l’assemblée constitutive de la fondation Afud ?

Il faudrait lui poser la question même si je sais qu’il n’a jamais quitté le combat politique. Après avoir décidé de ne pas se représenter à la présidence du RCD, je me souviens que Saïd Sadi avait annoncé qu’il allait se consacrer à la création d’une fondation et à l’écriture. C’est ce qu’il est en train de faire actuellement.

Source:TSA