Allocution d’ouverture de Mohcine BELABBAS au conseil national du 29/01/2016

45

Mesdames et Messieurs bonjour et bonne année

A l’aube de cette année 2016, l’Algérie est brusquement précipitée dans une crise grave et complexe où se cumulent les échecs économiques, les contraintes sociales, la crise de liquidités, la perte de confiance, la crise de légitimité et l’instabilité institutionnelle, le tout débouchant sur une régression morale qui brouille les repères et le sens du devoir.
Depuis des années et particulièrement après la dernière présidentielle, notre parti n’a eu de cesse de tirer la sonnette d’alarme sur la dangereuse dégradation de la situation générale du pays.

Le contexte national est exacerbé par des luttes de clans qui ont dégénéré en affrontements factieux faits de déballages irresponsables, de guerre de quolibets, de tentatives de déstabilisations des partis de l’opposition dans un contexte régional explosif. Dans ces conditions, la volonté du maintien du statu quo par la seule répression et la fermeture des espaces de débats dignes des défis qui nous attendent est non seulement vaine mais porteuse de risques aux conséquences imprévisibles.

Aujourd’hui, la souveraineté de l’Etat algérien est toute relative à cause, précisément, de la recherche effrénée d’appuis extérieurs dont on connaît le coût pour tenter de survivre à la crise politique interne. La rupture consommée des fragiles équilibres du système traverse toutes les institutions de la République. Les attaques médiatiques touchant maintenant des anciens maquisards quant à leur supposée faiblesse pendant la lutte de libération indique que même les tabous les plus ancrés ne sont plus épargnés par la guerre que se livrent les chapelles qui avaient toutes veillé à préserver la symbolique d’une révolution algérienne transformée en fond de commerce. Ces attaques inédites confirment que c’est la haine qui inspire et guide la décision politique dans le système avec tout ce que cela peut engendrer comme épreuves à venir pour le pays.
Face à cette situation de décomposition éthique le délitement de l’Etat s’accélère.

Chers amis ;

A ce contexte politique et moral délétère s’ajoute une situation économique et sociale porteuse de légitimes colères et donc de terribles dangers.
Maintenant que les prix des hydrocarbures couvrent à peine le coût de l’extraction, le réveil après l’illusion d’un développement ayant englouti plus de 800 milliards de dollars est brutal. Avec une telle frénésie de dépenses, l’Algérie se retrouve avec une industrie à moins de 5% du PIB malgré toutes les subventions et les plans de redressement consentis, une agriculture qui peine à égaler les rendements des années 60, faisant de notre dépendance alimentaire un problème de sécurité nationale, un secteur du bâtiment maintenu par un prix au mètre carré exorbitant avec une expertise et une main d’œuvres étrangères dominante dans un pays de chômage endémique.
Enfin, autre ratage historique, celui de la révolution numérique; le secteur des services a fini par désenchanter les citoyens et faire fuir les investisseurs potentiels.
Longtemps à l’abri de l’affaissement général, le secteur des hydrocarbures est miné par la fuite des ressources humaines, l’absence d’investissements dans la prospection, la recherche et le développement et une corruption dont on mesure aujourd’hui l’ampleur avec ses conséquences économiques, technologiques et politiques.
Au plan social, les émeutes et contestations auxquelles fait face le pouvoir par la répression et l’instrumentalisation de la justice ne risquent pas de s’estomper. Après avoir longtemps nié la réalité de ses échecs ou accusé l’opposition de cultiver la dramatisation, les dirigeants admettent maintenant qu’il n’est plus possible d’assurer le minimum de protection sociale.
Longtemps utilisées comme outil de la promotion clanique et régionaliste, de règlement de comptes politiciens et d’instruments de domestication contre les plus démunis, les institutions sont livrées à la discrétion de potentats qui n’ont même plus l’obligation de rendre compte à leur tutelle ; ce qui ouvre la voie à d’autres formes d’abus jusque là plus ou moins couverts par l’opacité qui règne dans une administration désormais sans directive ni chaine de commandement.
Le traitement infligé aux détenus du M’Zab est indigne d’une république, d’autant qu’à l’instar de celui de notre secrétaire national à l’urbanisme Nacerdine Hadjadj, la majorité des dossiers des prévenus est vide. De même, les dernières descentes opérées par les gendarmes dans les Aurès s’apparentent à des opérations de ratonnades et d’humiliations des populations dont on peut se demander s’il n’y a pas, dans les méandres de certains services, une volonté de les pousser à l’irréparable.

Il y a quelques mois, le gouvernement s’était rangé, certes en catimini, du côté de ceux qui pensent que l’exploitation du gaz de schiste est inopportune. On apprend, comme trop souvent de l’étranger que les expériences de forage se multiplient.

Le discrédit de l’Etat est encore attesté par la suprématie du marché noir de la devise qui se fait au grand jour et qui donne la réalité de la monnaie nationale.
Comme pour le commerce parallèle qui détermine le pouvoir d’achat, les taux de change reflétant la valeur du dinar ne sont pas ceux de la banque d’Algérie mais ceux du Square Port Said.
L’Etat parallèle supplante l’Etat formel.

Chers amis

A la dégradation du pouvoir d’achat sous l’effet d’une dévaluation accélérée mais toujours inavouée du dinar et d’augmentations des prix tout azimut, s’ajoute l’explosion du chômage et donc l’absence de débouchés pour des jeunes happés par la tentation d’un exil suicidaire ou d’un djihad mortifère.

Les dernières données livrées par l’ONS (office nationale des statistiques) sont significatives. La proportion des jeunes chômeurs de 15 à 24 ans est passée à 29,9% (45,3% pour les jeunes filles). On sait que ces chiffres sont largement sous-estimés car ils ne comptabilisent que ceux qui ont fait une demande de recrutement. Pour la circonstance, on s’est conformé aux calculs du BIT, alors qu’une grande partie des demandeurs d’emplois ne s’inscrit pas auprès des structures concernées, sachant qu’il est plus judicieux de passer par des relations familiales, des connaissances ou des réseaux parallèles qui peuvent assurer une issue plus sure à une démarche, souvent contre rétribution.
De même cette étude de l’ONS nous apprend que 2 occupés sur 5 sont sans sécurité sociale ; ils sont 4 sur 5 dans le secteur privé non informel. Je donne ces précisons car la question de la jeunesse est au centre de la crise.

Nous avons dénoncé en son temps l’austérité que codifie la loi de finance 2016. Le RCD a organisé une marche avant même la promulgation de cette loi pour alerter sur les dangers que constituent les coupes budgétaires concernant l’investissement dans les infrastructures économiques et sociales. Force est de constater que cet investissement a baissé de près de 20%, dévaluation non comprise, pendant que la plupart des dépenses de clientèles demeurent intouchées. L’introduction d’une taxe importante sur l’énergie ne peut que se répercuter négativement sur les secteurs comme la production ou les transports en l’absence de mesures d’accompagnement pertinentes. Mais encore une fois, le débat sur cette loi est biaisé car les objectifs et les règles du jeu ont toujours été du seul ressort du gouvernement, le parlement étant une chambre d’enregistrement.

Chers amis,

C’est dans cette situation que le chef de l’Etat sort le énième projet de révision de la constitution. Ce n’est ni la réponse la plus adaptée à la conjoncture ni une offre politique à même de provoquer un intérêt pour un compromis fédérant les énergies autour de l’élaboration d’une matrice consensuelle.
Les articles portant stigmatisation des Algériens vivant à l’Etranger introduits à la faveur des amendements proposés sonnent comme la condamnation d’une frange de la société dont les compétences, les moyens et les relations peuvent permettre d’éviter un effondrement que tout annonce.
Cette marginalisation de citoyens contraints à l’exil par des conditions politique, économique et sociale délétères est une première dans les annales nationales.
Sur ce dossier, il faut rappeler que le RCD à été le premier parti à instaurer dans ses instances un secrétariat dédié à la communauté émigrée de même qu’il fut le premier parti à demander puis obtenir la création de la fonction de député pour l’émigration. Ces deux proposition ont longtemps été ignorées ou brocardées avant d’être adoptées et, hélas, perverties par le clientélisme.
Autre signe de la tentation tactique qui handicape ce projet de constitution : la manœuvre qui entoure l’officialisation de la langue amazighe. Car au delà de l’avancée symbolique contenue dans ce texte, l’annonce d’une hiérarchie entre deux langues officielles signe la volonté de surfer sur un climat politique instable. Une langue officielle est par définition la langue de l’Etat et de ses institutions. De plus, l’évacuation de cette langue dans les constantes nationales livre le maigre acquis symbolique aux aléas du moindre amendement constitutionnel.
Mais sur ce dossier comme sur d’autres le RCD aura été le parti le plus constant et le plus cohérent.
Enfin, et pour en finir avec les fausses pistes de ce projet, j’aimerais rappeler devant vous une autre revendication portée pendant plusieurs années par notre parti seul contre tous : la commission indépendante de gestion des élections. On apprend en effet que le pouvoir veut constitutionnaliser « une commission de surveillance des élections » ; autre manière de polluer une de nos propositions. La commission de surveillance a toujours existé et ce n’est pas en constitutionnalisant la fraude que l’on va faire avancer la démocratie. Mais en la matière aussi, cette proposition du RCD a fini par être adoptée par la plus grande partie des formations de l’opposition. Oui le RCD innove, il assume, il persévère et il aboutira.

Pourquoi ?

Le RCD est un parti de conviction et d’engagement. Il a été attaqué, stigmatisé, censuré, réprimé, infiltré mais il est toujours là : stable, solide, crédible et performant. Ces vertus sont inaltérables car depuis le premier jour, nous avons appris que seule l’action solidaire et la transparence du collectif militant font la force d’un parti démocratique dans un pays dominé par l’arbitraire et les manœuvres occultes de la police politique. Ceux d’entre nous qui ont eu la chance d’assister à l’émergence du RCD savent qu’aucun parti algérien n’a connu l’acharnement que nous avons subi. Cette pression de tous les instants a, certes, causé des dommages sur notre potentiel électoral, notre audience nationale mais jamais et en aucune façon sur notre orientation politique et nos valeurs éthiques. Et pour un parti qui œuvre d’abord à la transformation de la société, cela n’a pas de prix.
A ce propos, on vient d’apprendre que le DRS a été dissout. Voilà encore une exigence du RCD qui a fini par s’imposer au moins dans la forme. Il nous reste, sur ce sujet comme sur les autres, à demeurer vigilants pour obtenir que les services de renseignements soient une structure en charge de la sécurité de la nation mise sous contrôle d’un pouvoir politique légitimé par une élection transparente.
Ce jour arrivera, et nous pourrons dire alors que l’Algérie est rentré dans l’Histoire. Et ce sera pour une bonne partie grâce à notre combat.
Chacun peut voir que notre parti n’est pas seulement une force de contestation mais aussi producteur d’idées et de solutions. Le RCD n’a pas attendu l’éclatement au grand jour de la crise pour appeler à sortir par le haut le pays d’un statu quo mortel par l’organisation d’une période de transition négociée et graduelle.
La plateforme de Mazafran offre à la fois les outils et les mécanismes pour doter le pays d’institutions et de représentants légitimes avec des procédures admises par tous et, nous venons de l’aborder, la consécration d’une instance indépendante d’organisation de toutes les compétitions électorales.
Il est préférable pour notre pays que l’offre de Mazafran soit entendue avant le chaos. C’est pour cette raison que la prochaine conférence de l’opposition se doit à la fois de réaffirmer toute la pertinence de l’offre de Mazafran mais aussi faire le bilan de notre action commune et mettre le pouvoir devant ses responsabilités en prenant à témoin l’opinion publique et nos partenaires sur les risques réels de dislocation de la Nation.

Chers amis,

Dans les moments de grandes incertitudes ou de grands tangages, nous avons toujours su garder le cap et montrer à nos concitoyens les chemins de la vérité, de la liberté et de la dignité. Aujourd’hui comme hier, la parole du RCD est attendue par les Algériens. Nous devons faire preuve de la même détermination pour remettre sur la scène publique les seules questions qui comptent pour le devenir de notre peuple : un processus politique pacifique et graduel qui restitue la parole au citoyen et qui lui redonne espoir.
Vive le RCD

Je vous remercie

Alger, le 29 01 2016
Mohcine Belabbas 
Président du RCD