Bonsoir tout le monde.
Merci au RCD d’avoir réanimer le débat et la réflexion autour d’un évènement majeur de la libération nationale, événement dont les objectifs sont, d’autres l’ont dit avant moi, d’une brulante actualité et dont le sort réservé pendant et après la guerre à ses auteurs éclaire les problématiques que le pays esquive ou diffère depuis l’indépendance.

Merci aussi au RCD de permettre à des acteurs ou observateurs d’horizons divers, qui ont eu des parcours et des sources d’information différentes d’échanger de confronter leurs idées et de contribuer à faire renaître dans notre pays la pédagogie de l’écoute.
Compte tenu du rôle, de la place et de l’usage dévolus à l’histoire dans la vie publique, il est capital que des organisations non impliquées dans la légitimation du pouvoir par la confiscation de la mémoire collective lancent et animent une discussion qui n’a jamais eu lieu.
Ce dossier est complexe et délicat. Le fait que le pouvoir l’ait occulté ou pollué nous impose d’autant plus de lucidité et de mesure, étant entendu que nous ne devons pas substituer à la falsification du passé des jugements péremptoires ou tendancieux.
Ce dossier est important car avant d’être une spécialité concernant des spécialistes, l’histoire est un patrimoine qui implique le citoyen.
Nous devons parler de l’histoire sans la totémiser. Il ne s’agit pas de refaire novembre ou la Soummam. Il s’agit d’en éclairer les vérités pour éviter leur perversion. On peut s’inspirer d’une expérience mais il ne s’agit pas de reproduire les périodes ou les épopées.. Pour le reste chaque génération doit fabriquer son destin.
Je vais essayer de relever le défi de donner une lecture sobre mais aussi cohérente que possible sur les origines et la portée du congrès de la Soummam avant de livrer une analyse sommaire sur les raisons qui nourrissentla volonté de l’occulter dans l’Algérie indépendante.
Dans l’histoire de la décolonisation nord africaine, le 20 aout renvoie à trois situations différentes mais qui ont contribué à donner à cette date sa consistance politique.
Il y a eu d’abord la déposition du roi Mohamed V le 20 aout 1953 au moment où le royaume du Maroc était encore sous protectorat.

Le choix de cette date par Zighout pour déclencher l’offensive dans la région de Skikda répondait à la fois à la nécessité de prendre dans sa zone de commandement une initiative qui relance le déclenchement de l’insurrection du premier novembre et de rappeler le proclamation du premier novembre qui postule la lutte de libération algérienne dans le cadre nord-africain dans une période où l’espoir de voir les trois armées de libération mener un combat commun n’était pas encore éteint.
Vint enfin la décision de tenir les premières assises politiques du FLN après le déclenchement de la guerre de libération un vingt aout qui était aussi un appel politique et symbolique pour uneprise en charge solidaire du destin des trois pays nord- africains.

Je ne traiterai pas ici le la réunion du 20 aout 1957  qui a eu lieu au Caire puisque M.Merdaci l’a abordée hier et que cette rencontre tenue au nom du CNRA associait des participants qui n’en était pas membres et qui plus est n’avait pas recueilli le quorum malgré les décisions lourdes de conséquences qui y avaient été prises.
La date du vingt aout représente donc dans l’histoire régionale trois scènes politiques spécifiques : il y a eu une déportation au Maroc, une insurrection au nord constantinois et une structuration-programmation à la Soummam.
Chacune de ces séquences a servi la suivante. Mais pas toujours dans l’harmonie idéalisée qu’un volontarisme réducteur essaie de présenter aujourd’hui.
Comment se sont déroulées concrètement ces situations, quelles en ont étéles répercussions immédiates et comment ont-elles été traitées une fois l’indépendance acquise ?
Assez rapidement, les Algériens ont du réaliser que la guerre ne pouvait être menées collectivement en Afrique du nord. Les lettres d’Abane invitant, pour ne pas dire sommant, les membres de la délégation extérieure d’arrêter de spéculer sur d’éventuels sursauts de nationalistes tunisiens ou marocains pour obliger leur leaders à assumer une guerre totale et solidaire contre la France aux côtés des Algériens sont légions. A partir de 1956 ses messages insistent sur la même orientation :  Vous avez une mission et une seule : nous envoyer des armes. Nordine Ait hamouda vous a donné hier lecture de l’une de ces missives où Abane répétait : votre rôle est d’envoyer des armes, des armes, des armes. Il ajoutait : les Marocains et les Tunisiens sont rangés derrière Mohamed V et Bourguiba et il est vain de vouloir infléchir ou changer leur stratégie.

Ce brusque rappel à l’ordre n’empêche pas l’utopie nord-africaine de continuer à souder les rapports politiques des trois mouvements de libération.
En 1958, les trois partis de l’Istiqlal, du Destour et du FLN représentaient l’essentiel des mouvements nationalistes des trois peuples d’AFN. Ils concluaient leur réunion de Tanger par un vibrant appel au parachèvement des indépendances des trois pays par la construction d’une fédération des Etats nord-africains.Voilà résumée la scène régionale.
En aout 1955, Zighout Youcef décide de lancer l’insurrection autour du nord Constantinois de sa propre initiative. La direction du FLN a été mise devant le fait accompli. Il faut bien rappeler qu’après la proclamation du premier novembre 1954, le FLN n’avait émis aucun autre message avant qu’Abane ne relance la communication en mars 1955. Privés de contacts, les chefs régionauxdu FLN étaient livrés à eux-mêmes et chacunessayait de prolonger l’appel de novembre par ses propres moyens et selon ses propres analyses. Pendant qu’Abane, récemment libéré, s’employait à restructurer et intégrer dans le front ce que l’on appelle aujourd’hui la société civile c’est à dire les syndicats, les étudiants et les commerçants et d’autres courants politiques comme les centralistes du PPA, les communistes, les oulémas ou les hommes de l’UDMA, tous réfractaires en 1954 à la lutte armée, Zighout déclenche une opération contre l’administration, ce qui n’était pas fait pour arranger le travail de consolidation organique et d’affinage politique mené par le FLN dans la capitale. Cela donne une idée de l’isolement et de l’état de désorganisation qui régnait dans les rangs du FLN.  Il n’est dons pas surprenant que les échanges à la Soummam aient été vifs entre Abane et Zighout. Comme d’ailleurs ils le furent entre le même Abane et Amirouche sur la question de la nuit rouge. Le débat fut âpre mais impliquant des hommes de convictions et animés par des intentions saines, il eut un effet éminemment stimulant sur les travaux du congrès et fut salutaire sur la décision de mieux coordonner les stratégies et les actions futures du FLN. Avec le recul on ne manque pas d’être surpris par cette capacité à dire clairement les choses, défendre crânement ses opinions et, au dernier moment, à arriver au compromis autour de l’intérêt général. Il faut le savoir à la Soummam les longues discussions ne furent ni linéaires ni limitées par le tabou ou la censure. Et cela se passait en pleine guerre.

Notre histoire est aussi faite de ces hiatus et de ces précipitations que des circonstances défavorables n’ont pas permis d’éviter et qui ont, en certaines occasions, perturbé ou opposé des structures du FLN. Nous devons connaître ces épisodes et les aborder sans tabous ni tentations de les interpréter à l’aulne des positions actuelles des uns ou des autres. Voici cadré la genèse, les incidences et les échos de l’assaut lancé par Zighout.
Troisième événement : en aout 1956, les membres de la direction interne du FLN, pressés par l’évolution de l’extension des lutteset la puissance de la machine coloniale, décide que le combat devait faire un saut qualitatif tant sur les plans organisationnels que politique et diplomatique. Mieux, la perspective de l’indépendance n’étant plus d’ordre hypothétique, il fut décidé de projeter les valeurs et les référents du futur Etat algérien que tout un chacun connaît avec notamment la primauté du politique sur le militaire et l’affirmation sans ambages du caractère républicain et moderne de l’insurrection nationale. Déjà les prémices de ce qui allait être le nœud gordien de l’Algérie contemporaine et qui reste à ce jour en suspend, allait être tranché. Ben M’hidi qui avait déjà subi les foudres de Ben Bella et Abane qui suivait avec un agacement non dissimulé des intrusions de Nasser sur le cours de la libération algérienne allaient répondre par des positions qui prenaient à revers les approches  de ben Bella   : «  la guerre libération n’est pas une guerre de religion…Il ne s’agit pas de restaurer une quelconque théocratie désormais révolue…l’Etat algérien sera démocratique et social » peut relever dans la plate forme…La révolution algérienne n’est inféodée ni au Caire ni à Moscou ni à Londres ni à Washington… »

Le débat reste ouvert sur le potentiel de divergence induit par cette option dans la mesure où il pouvait être entendu par certains comme une remise en cause de la proposition de réaliser le futur Etat dans le cadre des « principes islamiques » professée par la déclaration du premier novembre. Ben Bella s’en émouvra auprès de Fathi Dib, responsable des services spéciaux égyptiens, pour engager une lutte sourde mais tenace contre la plate forme de la Soummam.
Il n’est pas indifférent de rappeler ici deux faits : en aout 1956, sur les six acteurs présents en Algérie qui ont déclenché le premier novembre, deux étaient décédés ( Didouche et Ben Boulaid ), un était emprisonné ( Bitat ), un autre était à l’étranger ( Boudiaf ). Les deux autres «  novembristes » qui militaient en Algérie ( Ben M’hidi etKrimBelkacem) avaient pour leur part assisté au congrès de la Soummam et on peut raisonnablement supposer qu’ils en avait donc endossé les résolutions qui en étaient issues ou en tout cas qu’elles ne leur paraissaient pas de nature à susciter des controverses de fond. Par ailleurs, la proclamation du premier novembre qui garantissait le respect des libertés de culte faisait référence aux principes islamiques  et non aux lois islamiques et à aucun moment elle n’a fait référence à la chariaacomme ont  voulu le laisser penser plus tard les tenants de la vulgate intégriste. Enfin, le parcours ultérieur d’un Boudiaf,qui anima un parti crypto-maoïste,milite plus en faveur d’une volonté de provoquer une césure de plus avec la communauté française qu’un choix fermé en faveur d’un ordre politique religieux. Mort plus tôt, la position de Didouche, qui fut avec Boudiaf l’artisan de l’introduction de référents religieux dans l’appel à l’insurrection, mérite une étude plus profonde  afin de mieux cerner les mobiles de sa décision.

Je passe volontairement sur les polémiques qui perlent les remarques portant sur le nombre et la qualité des participants. Tout ou presque a été dit sur l’absence des Aures due à la disparition de Ben Boulaid dont la mort six mois avant le congrès avait été tenue secrète par ses hommes.
Le fait est qu’hormis Ben Bella, relayé par Mahsas, et dont on vient de voir qu’il assumait sa proximité sinon la tutelle de l’Egypte nassérienne, la plus grande partie des responsables du FLN avaient admis la légitimité du congrès d’aout 1956. Du reste, le CNRA, instance souveraine de la révolution décidée à Ifri, restera l’organe décisionnel jusqu’en 1962  et c’est dans une session de cette enceinte,qui d’ailleursqui ne fut jamais clôturée, que Ben Bella, qui n’avait de cesse de contester tout ce qui émanait de la Soummam, avait organisé son premier coup de force en 1962.

Sur un autre registre, l’écho diplomatique des thématiques et principes développés dans la plate forme  avait permis au combat algérien, jusque là contenu par la propagande française dans les contoursd’une jacquerie ou un soulèvement obscurantiste, de changerde nature.
Voilà campé le contenu et la résonnance du congrès de la Soummam au lendemain de sa tenue.
Qu’en est-il aujourd’hui des trois évènements qui ont meublé lestrois dates des 20 aout 1953, 1955, 1956 ?
Les relations entre le Maroc, l’Algérie et la Tunisie supposées se construire et se développer dans l’UMA sont une image inversée de l’appel à la construction de la fédération des Etats nord-africains. Il suffit de rappeler que les frontières terrestres entre l’Algérie et le Maroc sont toujours fermées en 2014. Les raisons du blocage de la réalisation d’un ensemble que tout appelle sont nombreuses et diverses. Une des plus décisives renvoie à la prégnance des segments sécuritaires dans les centres de décision algérien et marocain qui, par définition, ne peuvent s’accommoder de régimes ouverts.
Quel écho renvoie aujourd’hui le souvenir de la décision de Zighout dans les sphères officielles ? Une certaine bienveillance d’une action qui fut en son temps diversement appréciée, compte tenu de la manière dont elle a été décidée, de la  réaction coloniale qu’elle avait engendrée et du coûthumain et politiquequi s’en était suivi. Pourquoi ? Les arguments développés par les défenseurs de l’opération Zighout se répartissent en deux catégories. Il y a ceux qui avancent que les violences de l’offensive et l’étendue de la répression, approfondissant le fossé qui devait opposer les communautés européennes et autochtones, coupait l’herbe sous les pieds des partisans de la troisième voie qui, en 1955, n’avaient pas dit leur dernier mot. Plus fondamentalement, cette opération, dont la promotion post indépendance sera inversement proportionnelle à celle du congrès de la Soummam, connaîtra une mise en valeur d’autant plus consensuelle qu’elle était pour ainsi dire neutre politiquement et que la dimension militaire de l’opération n’induisait pas de débats idéologiques ou sociétaux susceptibles de générer des divergences politiques ou doctrinales.
Le congrès de la Soummam est, pour sa part, soumis à une chape de silence intangible de la part des officiels avec des moments de rupture qui sont le plus souvent des saillies polémiques portant rarement sur le fond ou des attaques dont les plus incisives émanent d’Ali Kafi ou de Malek Benabi qui ciblent ouvertement Abane, accusé d’être un traître à l’Algérie. Si la charge du second participe d’une surenchère islamiste destinée à masquer un engagement nationaliste tardif et ambigu, la charge de Kafi s’entend comme une légitimation post mortem de l’élimination d’un acteur qui , à en croire ce qu’il écrit dans son témoignage,a dérouté un destin qui devait s’accomplir par le militaire, Abane ayant commis le pécher d’avoir agrégé des militants «  civils » dans un combat où ils devaient par principe être exclus ou du moins tenus à distance des responsabilités majeures.
Inspirées par des considérations différentes, les positions de Benabi et de Kafi se rejoignent sur le fond. L’assassinat d’Abane ne peut être réductible à l’élimination d’un homme sans jugement. Il annonce et signe le coup d’arrêt donné au  projet d’une Algérie en tout point opposée à celle d’aujourd’hui.
Que peut-on conclure de l’omerta ou des instrumentalisations faites de ce trois dates du 20 août, opportunément décrétée journée du moudjahid pour sacraliser l’interprétation officielle qui en est faite et interdire tout débat et a fortiori sa remise en cause ?  Qu’il s’agisse de la solidarité affichée lors de la déposition du roi du Maroc, du soulèvement du nord constantinois en 1955 ou du congrès de la Soummam, on s’aperçoit que le traitement historique du  pouvoir algérien est d’abord le résultat d’un rapport de force politique imposé à partir de 1958. Un pouvoir qui perdure encore s’était déjà façonné. Ce pouvoir avait ses méthodes, ses repères et ses objectifs. La violence avait évacué le débat, la confiscation voire la privatisation de l’histoire sera la norme légitimant l’autorité qui n’est tenu à aucune évaluation et aucun contrôle de ses décisions, la finalité est que le système de cooptation clanique ainsi élaboré reste pérenne, quand bien même y aurait-il des turbulences en son sein.
Il faudra encore beaucoup de temps et de recherches pour affiner les raisons qui ont rendu possible l’érection d’un système politique fondé sur une histoire dont il renie et viole les valeurs qui l’on produite. Mais une chose apparaît d’ores et déjà acquise pour qui aspire au renouveau national.
La libération algérienne passe par la liberté de la mémoire.
Je vous remercie.
Bgayet, le 22 aout 2014
Saïd SADI