Discours de Mohcine Belabbas, 21 mars 2014 à la salle Harcha

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Mesdames et messieurs
Nous sommes réunis dans notre pays, en tant que formations politiques diverses qui ont pris le temps de discuter ensemble et de dégager un compromis démocratique.
Aujourd’hui dans cette salle, je vois l’Algérie qui aspire à la dignité, la liberté et la justice.
Ici se trouve l’Algérie des exclus de la richesse nationale, des médias de la nation et des institutions de la République.
Ici se trouve l’Algérie qui souffre et qui se bat contre un système qui a ruiné, humilié et déstabilisé notre Nation. Ce n’est pas la première fois que notre peuple se trouve soumis à un ordre politique au service d’une minorité méprisante, arbitraire, injuste et incapable d’évoluer.
La rencontre d’aujourd’hui est importante. Elle se veut le début de quelque chose qui n’a jamais eu lieu.
La rencontre d’aujourd’hui est celle d’une l’Algérie plurielle. C’est un  message d’espoir et de tolérance ; une preuve que des Algériens avec leurs différences peuvent se rencontrer, échanger et débattre dans la sérénité pour faire sortir leur pays de l’impasse dans laquelle l’a menée un système irresponsable, prédateur, corrompu et corrupteur.
Nous sommes ici ensemble pour dire des choses simples mais importantes. Nous sommes tous arrivés à la conclusion que si le pays reste otage de la même organisation politique, il ira vers le chaos. Le changement se fera dans l’intelligence ou le chaos.
Nous avons tous remarqué que tous les dirigeants, ceux d’hier comme ceux aujourd’hui ; ceux qui sont partis comme ceux qui reviennent ne parlent jamais de fraude. Le malheur originel, le cancer qui ronge notre pays. Pourquoi ? Parce qu’ils en ont tous profité. Et quand quelqu’un accepte la fraude, cela veut dire que l’on est prêt à admettre la corruption pour en bénéficier directement, pour soumettre les autres ou les deux. Le premier vol, le plus grave des vols est celui qui prive le Citoyen de sa voix.
Nous ne sommes pas ici pour vous parler de nos programmes ni pour vous rappeler nos combats.
Nous sommes ici pour sauver l’Algérie.
Nous sommes ici pour vous dire que, malgré nos différences, nous sommes d’accord pour dire que la priorité, l’urgence c’est de mettre à plat le bilan d’un demi-siècle du viol de la loi, de la confiscation de la richesse nationale et du détournement des voix de nos concitoyens sans pour autant cibler les individus mais sans faire dans la complaisance.
Rien ne peut se faire avec le système en place. Nous avons tout tenté, tout essayé, chacun à sa manière, chacun à son niveau et ses moyens. Toutes les initiatives d’invitation à un compromis autour d’un projet national fédérateur ont rencontré un mur de violence, un mur de mépris, un mur où s’affichent aujourd’hui l’insulte et l’impunité.
Nous sommes venus vous dire que nous voulons que vous partagiez avec nous cet esprit de compromis, cette recherche de consensus que nous avons pu établir entre nous, nous qui sommes souvent opposés voire affrontés.
Nous sommes venus vous dire que le vote dans la conjoncture actuelle est un leurre pour ne pas dire une trahison.
Nous sommes venus vous dire de vous mobiliser pour sauver l’Algérie par la mise en place d’une période où nous devons définir, par le débat adulte et loyal, les règles qui nous permettront de parler librement, de nous organiser librement, de manifester librement.
Ensuite et ensuite seulement, quand les règles seront clairement établies et admises, nous pourrons voter librement. Nous avons demandé une commission  indépendante de gestion des élections. Tant que l’on refuse ces garanties, il faudra se battre jusqu’à obtenir ce qu’ont pu obtenir nos voisins qui ont appris à gérer et réguler leur conflit de manière civilisée.
Ensuite et ensuite seulement nous pourrons mesurer le poids et les forces de chacun.
Ensuite et ensuite seulement nous pourrons avoir les représentants que nous aurons choisis librement et auxquels nous pourrons demander des comptes.
Mais avant toute chose, nous sommes venus vous dire que, quel que soit notre programme, quel que soit notre projet, quelle que soit notre conviction, nous sommes tous d ‘accord que la vie politique, la vie publique ne peut être durable, efficace et admise par tous que si les règles de la démocratie sont admises par tous.
Et en cela, la rencontre de ce premier jour de printemps 2014 est une nouveauté algérienne.
Ne sous-estimons pas les symboles en politique. Nous nous réunissons dans notre pays et nous nous sommes tous engagés à respecter les valeurs et les principes de la démocratie.
Gagner une élection ne donne pas le droit de violer la loi ou de réprimer l’opposition. Gagner une élection permet d’appliquer un programme pour une période donnée en attendant que le peuple souverain décide, à nouveau, s’il doit accorder sa confiance ou la retirer.
Nous sommes d‘accord sur ces choses simples, nous vous demandons de nous rejoindre dans ce combat simple, mais vital.
La prochaine élection est un piège et une insulte de plus.
C’est un piège, car l’administration est plus prête que jamais, aux bourrages des urnes, la justice est prête à rejeter toutes les contestations, le ministère de l’intérieur est prêt à annoncer tous les résultats qu’on va lui demander et le Conseil constitutionnel est prêt à valider tous les abus qui sont déjà dénoncés par ceux-là mêmes qui, pour des raisons difficilement compréhensibles, acceptent de se rendre complice de ce piège.
Cette  élection est une insulte car quand le chef de l’Etat, qui postule à sa propre succession, dit lui-même que depuis 1962 toutes les élections ont été des votes à la Haegelen, cela  veut dire que les femmes et les hommes qui ont sacrifié leur jeunesse ou leur vie pour combattre le système de Naegelin ont été trahis.
La question n’est pas seulement le quatrième mandat mais tous le processus en cours. Et ceux qui acceptent de d’y associer dans de telles conditions, au moment où partout nos concitoyens se mobilisent spontanément pour libérer l’Algérie d’un système délinquant, portent une lourde responsabilité devant l’histoire.
Voilà 52 ans que le système en place sème les graines de la division, de la haine et de la fitna. 52 ans durant lesquels le citoyen n’est pas consulté et nos richesses sont dilapidées. Ce peuple qu’ils ont voulu soumettre s’est aujourd’hui levé comme il s’était levé en avril 80, en octobre 85, en octobre 88 et en avril 2001 pour signifier son refus du fait accompli et du statu quo. A chaque fois, le système a rusé pour se relancer au lieu de s’amender. Nous vivons le même piège aujourd’hui.
Depuis des années qu’on nous annonce des réformes politiques, sociales et économiques mais à chaque fois c’est la régression des libertés, la misère sociale qui s’accentue et la dépendance aux hydrocarbures qui s’aggrave.
Vous les entendez, chaque jour, nous chanter les vertus de réalisations accomplies et d’une stabilité retrouvée.
Où sont les réalisations dans un pays où des sommes faramineuses sont englouties dans un projet d’autoroute Est/Ouest qui peine à être finalisé depuis 15 ans.
Où sont les réalisations quand des victimes du tremblement de terre de 1980 de Chlef ou celles de 2003 de Boumerdes ne sont pas encore relogées ?
Où sont les réalisations dans un pays où l’argent engrangé par l’augmentation du prix du baril a pour une partie servi à rembourser des dettes, une autre placée dans des banques étrangères dans des conditions d’une totale opacité et une troisième à l’enrichissement personnel et à la corruption au lieu de servir à construire une économie de production.
Où est la stabilité quand une région entière, la vallée du Mzab, vit dans un état de guerre depuis bientôt cinq mois.
Où est la stabilité quand le Sud du pays est en proie à des attaques terroristes récurrentes.
Où est la stabilité quand chaque jour des émeutes se déclenchent qui pour demander un emploi, qui un logement, qui pour ’être raccorder au gaz de ville…. Où est la stabilité dans un pays où le tribalisme est assumé au niveau des plus hautes instances de l’Etat.
Où est la stabilité dans un pays où aucune affaire de corruption n’a abouti à ce jour au niveau de la justice.
Où est la stabilité quand les libertés collectives et individuelles sont étouffées ; des militants associatifs et syndicaux sont régulièrement soumis à un harcèlement  judiciaire; le monde du travail poussé à bout et quand la répression violente est la seule réponse opposée aux citoyens qui manifestent pacifiquement.
Malgré cela, et c’est une grande victoire de la citoyenneté, le citoyen s’est interdit tout recours à une violence que ce pouvoir appelle de ses vœux.
Oui, le changement doit être pacifique et ordonné.
A ceux qui disent que le boycott est une finalité, nous disons non. Le boycott massif est un préalable. Plus le système se retrouve seul, plus le scrutin sera illégitime et plus le futur mandat sera fragilisé pour céder devant les propositions des patriotes engagés pour une phase de transition.
Le moment est venu de redéfinir les règles de l’exercice politique en général et de l’accès au pouvoir en particulier afin de changer le système politique qui est à l’origine de l’impasse actuelle.
Cette phase de transition passe par une large consultation associant tous les acteurs politiques qui adhèrent aux principes et valeurs démocratiques. Il s’agit de jeter les bases d’institutions adaptées, fonctionnelles, performantes et surtout légitimes, à travers une Constitution consensuelle.
Plus le boycott est massif, plus il sera facile de faire avancer pacifiquement le changement dont beaucoup parlent quitte, pour certains,  à œuvrer en douce au statu quo.
On ne le dira jamais assez, la renaissance algérienne interpelle autant la classe politique que l’ensemble des citoyens. Le changement ne se donne pas, il s’arrache. Aujourd’hui que la prise de conscience est perceptible, l’espoir est permis.
Le système est fini. L’Algérie doit vivre.
Vive l’Algérie libre et démocratique.
Gloire à nos martyrs