Entretien avec Mohcine Belabbas, président du RCD : 

Propos recueillis par Hadjer Guenanfa et Lamia Tagzout

mardi, 18 février 2014 11:04

Le RCD soulève, depuis plusieurs années, la question relative à la police politique. Lors d’un conseil national tenu le 14 décembre 2012, le RCD a indiqué qu’il est temps que le débat politique en Algérie porte sur des questions essentielles et nous avons estimé qu’il était nécessaire de revoir les conditions de l’exercice politique en général. C’est pour cela que nous avons expliqué qu’il fallait faire sauter trois verrous : dissolution de la police politique, restitution du sigle FLN à la mémoire collective et application de l’article 88 pour destituer le chef de l’État. Parce que nous avions jugé, à l’époque déjà, qu’il y avait vacance du pouvoir au niveau de la présidence.Entretien avec Mohcine Belabbas, président du RCD :: « Les militaires continuent à considérer que ce pays est sous leur tutelle »

Le RCD dénonce depuis quelques années la police politique. Quelles sont vos propositions ?

On ne se limite pas à dénoncer. Nous ne sommes pas de ceux qui s’adressent au pouvoir, nous sommes un parti politique et nous jugeons que dans notre message politique, il faut s’adresser à l’opinion publique en général et aux citoyens en particulier. Au RCD, nous ne croyons pas qu’il s’agit seulement de demander le départ du système, on ne demande pas au système de partir, on crée les conditions du départ de ce système.

Il y a eu une colonisation du gouvernement algérien par une tribu. Tous les responsables en charge des ministères en relation avec les élections appartiennent à la même tribu, M. Belaiz qui a échoué en  tant que ministre de la Justice a été promu en tant que président du Conseil constitutionnel et il avait encore échoué parce qu’il avait validé des élections entachées de fraude en 2012 et également parce qu’il a refusé d’appliquer l’article 88, et là encore il a été rappelé pour devenir ministre de l’Intérieur.

Notre proposition est dans la dénonciation. Il faut dissoudre la police politique. Dans certain nombre de déclarations, j’ai vu que certains disent que partout dans le monde il existe des services de renseignements. Il y a des services de renseignements partout, on ne parle pas de ces services de renseignements mais de la police politique qui doit être dissoute, comme elle a été dissoute en Tunisie, il n’y a pas très longtemps.

 

Amar Saâdani a critiqué l’interférence de la sécurité intérieure notamment dans les affaires internes des partis politiques. Le RCD a-t-il été victime de telles interférences ?

Tous les partis politiques algériens, qu’ils soient dans l’opposition ou dans le pouvoir, ont été victimes de ces interférences. Les syndicats autonomes, les associations et toutes les institutions aussi. C’est pour cela que nous n’avons pas cessé de dire qu’il était temps que les services de renseignements s’occupent de leurs missions constitutionnelles : la défense du territoire, le contre-espionnage et la lutte contre le crime économique.

La différence, cette fois-ci, réside dans le fait que ce soit un responsable d’un parti au pouvoir qui le dise. Il a ainsi bénéficié d’une meilleure médiatisation car quand l’opposition en parle, il y a souvent une censure dans les médias. Quand on prononçait, il y a quelques années, le mot DRS, on était automatiquement censuré par la presse écrite. Je ne parle pas de l’audiovisuel public parce que les partis de l’opposition, tel que le RCD, n’y ont pas accès. Cela dit, le chef du FLN n’a rien avancé de spécial. Il y a eu tentative de manipuler ses propos. Globalement, il dit que quand un responsable cumule un certain nombre d’échecs, le minimum est qu’il démissionne. Mais il ne dit pas qu’il y a beaucoup d’autres responsables qui doivent démissionner après un cumul d’échecs. Le chef de l’État et des responsables d’autres institutions ont cumulé des échecs. Et la différence entre ce que nous disons et ce que dit M. Saâdani, c’est que nous, nous voulons sauver l’Algérie. Pour M. Saâdani, il s’agit de sauver le système. Et il pense que sauver le système, en ce moment, passe par le départ du patron du renseignement.

De nombreuses voix se sont élevées au sein de la classe politique et dans les médias contre les déclarations de M. Saâdani en dénonçant notamment une tentative de déstabilisation de l’ANP. Comment expliquez-vous cet unanimisme réprobateur ?

Au RCD, on se désole de cet unanimisme notamment au niveau de la presse. Même si on le comprend parce que l’essentiel de la presse algérienne notamment écrite subit le diktat de la publicité. Mais dans les déclarations des uns et des autres, il y a eu confusion entre une institution qui est l’armée et une structure qui dépend d’un département de cette dernière. En fait, il y a une volonté délibérée de faire croire qu’il y a une attaque contre l’institution de l’armée. Une attaque que, personnellement, je ne vois pas. Par contre, j’ai lu d’autres déclarations de responsables, actifs ou en retraite, qui se sont attaqués à des institutions dont l’armée et la présidence. Ces responsables ont tenu des propos très graves. Mais là, personne n’a osé dénoncer, dire qu’il y a eu des dépassements très graves et que la justice doit se saisir de ces dossiers. C’est désolant de voir un caricaturiste risquer la prison pour un dessin qui n’a pas été publié alors que des responsables, ayant occupé des fonctions importantes au sein de l’État, s’attaquent à des institutions sans que cela soit dénoncé ou que la justice ne se saisisse du dossier.

 

Faites-vous allusion aux déclarations du général Benhadid ?

Pas seulement ! Il y a eu les déclarations du général Benhadid et d’autres. En fait, je ne trouve pas normal que des militaires, qu’ils soient actifs ou en retraite, continuent à considérer que ce pays est sous leur tutelle. Il n’y a qu’en Algérie qu’on utilise des retraités de l’armée comme un groupe de pression dans la lutte des clans. Je considère qu’un militaire redevient citoyen, comme tous les citoyens algériens, à partir du moment où il est à la retraite. Aujourd’hui, on sait qu’il y a une volonté de remettre en scène les militaires. On les retrouve comme candidats à la présidence, comme chefs de partis politiques, comme politologues et comme journalistes. En Tunisie, je n’ai pas vu un militaire s’impliquer dans le débat depuis la chute de M. Ben Ali. Je n’ai pas vu un militaire se présenter à des élections ou  se transformer en politologue ou en journaliste. J’estime que cela est dangereux. (En Algérie), dans leurs déclarations, ces militaires à la retraite se prennent pour les tuteurs de ce pays.

 

Cette polémique autour du rôle du DRS dans la vie politique du pays intervient à deux mois de la présidentielle. Cette élection sera-t-elle différente des précédentes ?

Le RCD a répondu, depuis longtemps, à cette question et il a abordé, depuis plus d’une année, ce sujet. Nous sommes rentrés en contact avec un certain nombre d’acteurs politiques pour leur dire qu’il est temps de débattre des conditions de l’organisation de l’élection de 2014 et qu’il ne faut pas reproduire les élections du passé. Des élections où il est question de compétition entre les enfants du système et de qui va bénéficier le plus de la machine à frauder.

Aujourd’hui, il y a ceux qui sont contre le quatrième mandat simplement parce qu’ils pensent que ce quatrième mandat va être fatal pour le régime. Et il y a ceux qui sont pour le quatrième mandat parce qu’ils estiment que c’est l’option qui va sauver le système ou le régime. Au RCD, nous disons que nous sommes contre un mandat de plus de ce système. Ce n’est pas la même chose ! Nous disons aussi qu’il faut des élections libres où les hommes du système auront le droit de se présenter. La condition essentielle est de dessaisir le ministre de l’Intérieur de la gestion de ces élections et d’installer une instance indépendante et autonome pour l’organisation du scrutin.

M. Bouteflika, dans son discours du 15 avril 2011, avait dit que toutes les élections organisées en Algérie depuis 1962, ce sont des élections à la Naegelen, cela veut dire que ce sont des élections qui ont été trafiquées. Qu’est-ce qui a changé depuis 2011 ? Le ministère de l’Intérieur qui va organiser les élections, c’est toujours la même loi sur les élections, donc il n’y a pas de changements depuis 2011, nous avons fait des propositions qui ne sont pas nouvelles. Nous avons proposé d’aller vers une instance de gestion des élections qui n’est pas une instance d’observation des élections, ce n’est pas la même chose.

Donc cette élection ne sera pas différente ?

Le RCD l’a dit : il n’y aura pas d’élection le 17 avril mais la désignation officielle du candidat choisi par les décideurs. C’est une tromperie éternellement reproduite. La polémique autour du DRS ne va rien changer. Elle a cependant aggravé la crise. C’est pour cette raison que nous sommes en contact avec un certain nombre d’acteurs politiques pour dire que c’est important d’aller vers un nouveau processus, vers une remise en perspective de la reconstruction nationale.

 

C’est ainsi que le RCD a finalement décidé de boycotter…

Nous avons formulé une offre politique : la création d’une instance de gestion des élections qui reprendra les prérogatives du ministère de l’Intérieur dans ce domaine. Le pouvoir algérien a refusé de changer les règles du jeu alors que cette offre politique a été revendiquée par l’essentiel de la classe politique. Plus grave encore, nous avons constaté comment des candidats sont invisibles à deux mois des élections. A ce jour, il n’y a eu aucun plateau de télévision sur les chaînes publiques pour débattre avec un candidat. Ce n’est pas normal ! Pour une élection moins importante, l’élection législative de 2012, les observateurs internationaux étaient sur place quatre mois avant. L’autre élément qu’il est important d’analyser est le nombre de candidats ayant retiré les formulaires. Les journalistes ne se sont pas posés la question : pourquoi il y a plus de 100 Algériens qui ont retiré ces formulaires sans qu’ils ne se déclarent officiellement candidats ? Quand on retire les formulaires, le minimum à faire est d’annoncer publiquement qu’on est candidat pour avoir les signatures et pour que notre nom soit connu des uns et des autres. En réalité, il y a trois catégories parmi ceux qui ont récupéré ces formulaires : on a d’abord ceux qui sont réellement candidats et qui sont intéressés par la collecte des signatures. Ensuite, on a ceux qui font du business et qui ramassent des signatures pour les proposer à d’autres candidats. Enfin, nous avons ceux qui préparent les signatures pour l’éventuelle candidature de l’actuel chef de l’État.

Le boycott, n’est-il pas une solution de facilité ?

C’est l’inverse qui est une solution de facilité. Le RCD est un parti qui n’a pas de problème à participer à une élection. Nous avons participé à des présidentielles et nous en avons boycotté d’autres. A chaque fois, nous avons posé des conditions. Aujourd’hui, nous avons constaté que la gestion des élections par le ministère de l’Intérieur a atteint ses limites. C’est pour cela que nous avons formulé une nouvelle offre politique.

En Algérie, on le sait, on le voit et ça se confirme de plus en plus : il va y avoir une fraude électorale. Il y a une lutte autour de qui va bénéficier de la fraude électorale. La différence ? En 2009, il était clair que c’était le chef de l’État en exercice qui allait bénéficier de la machine de la fraude. En 2014, certains supposent que, peut-être, un autre enfant du système va bénéficier de cette machine.

 

Vous maintenez le boycott même si Bouteflika ne se représente pas?

Le RCD boycotte l’élection du 17 avril que Bouteflika se représente ou pas. On a dit qu’il n’y aura pas d’élection.

 

On a vu le RCD se réunir avec des partis islamistes, comme le MSP et le FJD. Ces fréquentations ne risquent-elles pas de brouiller l’image de votre parti ?

Non, ce n’est pas nouveau ! Le RCD a déjà eu des rencontres, dans le passé, avec des partis islamistes et a déjà eu à organiser des actions avec eux. L’une des plus importantes est la dénonciation de la fraude électorale de 1997. L’essentiel de la classe politique (islamistes et démocrates) avait alors participé à la dénonciation. Je me souviens aussi des réunions qui se tenaient ici à El Biar (siège national du RCD), à Didouche Mourad (siège régional du parti), ou au sein des sièges des différents autres partis politiques. Les images qui montrent les leaders de ces différents partis marcher ensemble existent encore.

L’ancien chef du gouvernement, Mouloud Hamrouche, a rompu le silence à travers une déclaration…

Je pense que nous n’avons pas la même vision des choses. D’abord, nous pensons qu’un responsable politique doit être constamment dans le combat (politique). Ensuite, nous estimons qu’il ne s’agit pas de travailler à recréer le consensus ou bien le compromis entre les différents clans ou segments du régime. Pour nous, il s’agit de travailler à sauver l’Algérie et pas le régime. Et dans la déclaration que j’ai lue aujourd’hui, il s’agit d’un compromis entre les clans et les différents segments du pouvoir.

 Source:TSA