Honorables invités

Mesdames et messieurs,

Je vous remercie d’avoir répondu à notre invitation pour échanger dans le cadre de cette convention nationale autour des propositions élaborées par le RCD pour une constitution pérenne. Je tiens particulièrement à saluer la présence parmi nous de nos frères marocains, tunisiens, libyens et mauritaniens. Leurs avis sont importants factuellement puisque leur pays respectifs ont tous engagés des réformes pour adapter leur institutions aux attentes de leur peuple.Leur présence revêt, pour nous, une importance stratégique tant il est vrai que pour le RCD le destin nord-africain ne saurait s’accomplir séparément et encore moins dans l’adversité.

Mesdames, messieurs,

Vous le savez déjà, cet évènement a été précédé par une série de rencontres-débats et d’échanges dont sept conventions régionales ayant associé des acteurs politiques et sociaux de différentes sensibilités à la réflexion sur un projet qui, par essence, doit répondre aux besoins du peuple dans son ensemble.

Quelques-uns de nos concitoyens ont posé la question de savoir pourquoi le RCD n’a pas attendu comme tout le monde le projet en préparation décidé par le chef de l’Etat pour se prononcer et prendre position, certains ont estimé qu’il aurait fallu attendre un changement du système de gouvernance avant dese lancer dans une telle initiative, d’autres enfin préconisent de laisser la révision de la constitution au futur chef de l’Etat.
Ce genre d’attitudes a fait que le statuquo perdure, le système se régénère et les hommes du sérail,responsables de l’échec,se recyclent.  Le choix des conventions pour débattre de la constitution n’est pas fortuit. Il émane de notre conviction que le sujet nécessite un compromis entre les différents acteurs politiques et sociaux. Deux options peuvent être envisagées. Une assemblée nationale constituante dont l’expérience de 1962 a fait long feu ou une convention nationale de constitution. Pour la première une élection s’impose et les prérogatives peuvent aller au-delà de la seule élaboration d’une constitution. La seconde éventualité peut se consacrer exclusivement à la confection d’une constitution de compromis et dont la composante sera représentative des différentes sensibilités politiques de façon équilibrée. Le projet adopté par une de ces instances sera nécessairement soumis à référendum.
Parti de réflexion, de proposition et d’action, le RCD qui a toujours inscrit sa démarche dans le sens des convergences républicaines à travers les nombreuses initiatives qu’il a eu à lancer par le passé, estime que le débat et le dialogue entre les différents acteurs politiques et sociaux ne peuvent plus être reportés ; l’essentiel étant que le cahier des charges qui fixe un certain nombre de postulats communs à tous les systèmes démocratiques soient préalablement admis et respectés par tous.
Il s’agit de travailler à sortir définitivement des affrontements claniques héritage d’un système fait de violence, de censures, de fraudes électorales et de corruption qui ont constitué, jusque-là, l’essentiel des leviers de la réflexion et de l’action politiques du régime en place.Des pratiques qui ont mené dans bien des cas à l’élimination physique de dirigeants politiques et dont a été victime un homme en charge des plus hautes responsabilités de l’Etat en la personne de Mohamed Boudiaf le 29 juin 1992.
Je crois que l’on se trouve à un carrefour de notre histoire. Nous pouvons faire les bons choix et affronter les défis qui nous attendent. Aujourd’hui plus que jamais, il faut dépasser les positions sectaires et les cadres partisans réducteurs pour placer l’Algérie au-dessus de toute autre considération. Cela suppose que le débat ne peut se limiter à l’organisation de la succession si on veut sortir des tentations clientélistes et manœuvrières du passé, qui ont piégé l’Algérie en occultant les débats politiques et les projets de société.
La puissance des résistances internes et externes à la rupture qu’appelle la phase historique que traverse l’Algérie aujourd’hui ne doit pas être utilisée comme argument à une participation ou une soumission à la politique du cynisme.  Il s’agit de recréer l’espoir. L’espoir face à la difficulté. L’espoir face à l’incertitude. Et pour renouer avec les grandes épopées de notre histoire, il faut casser le carcan dans lequel le pouvoir veut enfermer la vie politique. Le pouvoir est une partie de la composante politique algérienne, il n’en est pas la totalité. Il soumet ses propositions ; à charge pour le citoyen de les adopter ou de les rejeter mais le rôle de l’opposition c’est d’exposer ses visions et ses projets en toute indépendance, faute de quoi nous serons une fois de plus réduits à une passivité qui a trop coûté à la nation.
Quelle est la priorité aujourd’hui ? Spéculer sur le tiercé des canassons qui seront sur la ligne de départ. Parier sur celui qui serait le plus à même de rassurer les marionnettistes ?…
Pour nous l’urgence est de se concentrer sur les conditions de préparation et d’organisation d’une consultation électorale qui doivent être précisées au plus vite si on veut faire de cette occasion l’opportunité pour un nouveau départ pour notre pays. Il s’agit de parvenir aussi rapidement que possible à une stabilité sociale et à une légitimité du pouvoir, deux données vitales que l’on ne pourra pas atteindre si on laisse les manœuvres qui se profilent encore aujourd’hui confisquer la décision politique.
Toute démocratie suppose un certain nombre de préalables inaliénables. Le droit à la liberté d’expression et d’organisation, le respect de la vie et de la sécurité du citoyen et l’alternance doivent s’imposer à tout acteur politique qui aspire au pouvoir par voie légale. L’Etat de droit doit s’imposer à tous et l’engagement d’en respecter la forme et le fond doit emporter l’adhésion de tous avant de se lancer dans quelque compétition que ce soit. Enfin aucune structure occulte ne doit intervenir dans la préparation ou la gestion du scrutin.

Il s’agit de travailler, avec l’assentiment du plus grand nombre de patriotes, à mettre en place les dispositifs qui empêchent toute remise en cause de l’ordre républicain et garantissant la pérennité de l’ordre constitutionnel et ce indépendamment des conjonctures politiques ou des partis qui seraient en charge du pouvoir. La mise en place des conditions de la restructuration de l’Etat favorisant l’émergence des cadres les plus qualifiés est un impératif majeur. Cela suppose aussi une application rigoureuse de toutes les dispositions légales qui préservent la paix civile et le respect des lois de la République.

On entend souvent dire que si on fait tomber ce régime ce sera l’anarchie ou le fascisme intégriste. Cela s’appelle du chantage et nous n’avons pas à le subir. Notre histoire foisonne d’enseignements où les ruptures ont été les conditions de l’émancipation nationale et les expériences des pays voisins sont là pour témoigner que dans certaines phases historiques, il n’est d’autres voies que de s’assumer en tant que citoyen et non client, en tant que parti alternatif et non substitut.

Les slogans qui prétendent à la disqualification de la capacité des citoyens à s’impliquer pour justifier le clanisme et l’opacité sont démentis dans les faits. L’affluence enregistrée à l’occasion des trois marches populaires que nous avons organisées le 20 avril dernier pour demander l’officialisation de la langue amazigh, l’intérêt accordé par des acteurs de la société civile à travers leur présence et leur apport aux débats durant les conventions régionales, les grèves et autres sit-in des structures syndicales non clientélisées ou encore les marches des chômeurs à travers plusieurs wilayas du pays sont quelques exemples qui témoignentdu potentiel de mobilisation en faveur du changement pour peu que nous sachions créer les conditions d’un rassemblement des énergies extérieures au népotisme et à la prédation.Les Algériens ne sont pas plus exigeants ou plus difficiles que d’autres peuples comme se plaisent à le dire les hommes du sérail depuis 50 ans pour justifier la marginalisation des citoyens autonomes, justifier l’opacité qui prive le peuple de connaitre les méthodes et les acteurs qui décident de son destin, justifier le pire des vols, celui qui dépossède l’Algérien de sa voix. Quel peuple digne de ses droits et devoirs va renoncer à ces revendications ? Au contraire le peuple algérien a été plus patient que d’autres.

Mesdames, messieurs,

Nous ne devons pas, nous n’avons pas le droit de céder à la manipulation. Je n’ignore pas le désastre que peut provoquer un homme. Nul, d’ailleurs, n’a été aussi critique que le RCD vis-à-vis du bilan de l’actuel chef de l’Etat. Il reste que vouloir faire endosser la responsabilité de ce désastre à un seul homme, aujourd’hui sur un lit d’hôpital,tout en niant la nature du systèmequi l’a produit et recyclé après vingt ans d’absence est une mauvaise approche.

Le chef de l’Etat n’a fait que pousser lesystème au bout de sa logique. La prédation généralisée, la tribalisation du pouvoir, l’étouffement des libertés par la répression et l’encouragement de la pollution de la scène médiatique ne sont pas des nouveautés. Tout le monde est maintenant d’accord sur le bilan. Le divorce Etat société, pour l’instant contenu à coup de perfusion financière ne peut durer plus longtemps. Beaucoup, parmi ceux qui s’acharnent sur un homme agonisant ont approuvé le viol de la constitution qui en a fait un président à vie.
Malheureusement, les prémices qui suintent des coulisses du régime ne semblent pas aller dans le sens d’une prise de conscience sur la gravité de la situation. L’autorisation de télévisions alibi, refusées à des groupes autrement plus crédibles est un signe des intentions d’un régime bien décidé à gérer la vie publique par la désinformation. Le gouvernement actuel qui est l’exécutif contenant le plus grand nombre de ministres notoirement corrompus donne un aperçu sur la façon de recruter les responsables auxquels est confiée la destinée du pays. Si les institutions actuelles n’ont ni crédit ni fiabilité, c’est qu’on a fait le choix de privilégier la construction d’une administration de la rente pour consolider un système clanique au détriment de l’Etat démocratique et social pour lequel le peuple algérien s’est sacrifié.

Mesdames, messieurs,

Chacun de nous doit savoir que la jeunesse ne nous attendra pas indéfiniment.
Le RCD veut saisir cette opportunité pour mettre à plat les dossiers différés, les vérités occultées et les propositions étouffées pour un nouveau départ. Il s’agit de lancer le débat sur les questions essentielles. C’est là aussi le rôle de la classe politique. Le sujet de la constitution soumis à débat aujourd’hui est un thème fondateur. Je crois qu’en nous saisissant de nos droits citoyens et en assumant notre devoir de parole, en nous regroupant  autour du cadre qui doit permettre à chacun de nous de jouer son rôle dans un système démocratique, nous avons déjà tracé un sillon dans un champ livré aux mauvaises herbes depuis l’indépendance.
J’espère que nos débats pourront faire germer les graines irriguées par le sang de nos martyrs.

Mohcine Belabbas
Président du RCD
Le 29 juin 2013