Monsieur le directeur, Mesdames, Messieurs les responsables du journal Liberté je vous transmets les salutations et les remerciements du collectif militant du RCD pour l’occasion que vous nous donnez de nous exprimer dans votre forum. Mesdames messieurs les journalistes bonjour et merci de vous être déplacés pour participer à un débat qui, je l’espère sera franc, clair et utile dans cette période de grandes incertitudes politiques, de vives tensions sociales et, malheureusement pour notre pays, de grande régression morale.
Cette invitation est d’autant plus importante que l’expression publique continue d’être refusée à l’opposition dans les médias publics et que les activités de toute structure non clientélisée sont interdites  ou perturbées.
On m’a demandé d’ouvrir ce forum en faisant une brève introduction sur la situation nationale, régionale et internationale avant d’exposer les analyses qu’en fait le RCD ainsi que les propositions qu’il avance pour donner à l’Algérie une chance de renouer avec l’espoir. C’est là un grand défi et je n’aurai pas la prétention de résumer en un quart d’heure une période où culminent et se croisent cinquante ans de violence, de dépossessions de toutes sortes, d’interdits et d’abus.
Je me contenterais de fixer ici les éléments conceptuels, méthodologiques et stratégiques qui , de notre point de vue, sont nécessaires à la compréhension des enjeux avant d’esquisser les éléments de réponse sur lesquels le RCD fonde son approche partisane et ceux qu’il soumet à débat comme il l’a toujours fait pour ouvrir des perspectives crédibles et porteuses de stabilité et de progrès.
Commençons, si vous le voulez bien, par poser la problématique que doit appréhender tout acteur travaillant à un dépassement du chantage du pouvoir qui veut réduire la donne politique algérienne au champ clos des compétitions ou des affrontements de clans d’un même système qui se disputent le pays depuis l’indépendance.
J’entends souvent des commentateurs interpeller les partis de l’opposition sur leur manque de visibilité. L’opposition serait en quelque sorte responsable de la censure et de la répression qu’elle subies.
J’introduis volontairement mon propos  par une remarque de forme mais qui soulève un problème fond. Pour le RCD, les conditions d’une activité politique ordinaire n’existent pas en Algérie. Il faut faire preuve d’imagination, d’inventivité et de vigilance pour déjouer et contrer la stratégie de pollution, de provocation ou , pour d’autres de soumission, imposée à la classe politique si on veut éviter l’écueil de la violence dans laquelle le pouvoir veut entraîner, pour mieux l’enfermer, l’alternative démocratique.
Deuxième remarque, plus fondamentale, pour le RCD la crise actuelle, quelle que soit sa gravité et l’urgence des menaces qu’elle fait peser sur la nation, n’est ni nouvelle  ni spécifique et ne concerne ni un groupe seul et, encore moins, une personne. Elle est systémique.
J’appartiens à la génération post indépendance qui n’a pas vécu les événements dont les prolongements  et les complications broient notre vie individuelle et collective, mais un bref regard sur les luttes  algériennes démontre que nous subissons les effets ultimes de la crise de l’été 1962. Les dernières agressions, lancées par les nouveaux instruments audio visuels, récemment légalisés par l’exécutif, contre quatre patriotes connus pour leur opposition au régime, sont une démonstration caricaturale du conflit originel que nous vivons dès l’indépendance.  Le projet du  groupe de Tizi-Ouzou, héritier de la Soummam et celui du groupe de Tlemcen, héritier du clan d’Oujda sont toujours face à face. Le premier était assumé par les wilayates de l’intérieur rassemblées autour du trio Boudiaf, Krim et Ait Ahmed, le second était composé de l’armée des frontières emmenée par le duo Ben Bella-Boumediene. Les divergences politiques fondamentales non réglées à ce jour qui opposent ces deux projets sont la cause et le moteur du drame algérien.
Pour être aussi concis que possible, je dirais que notre lecture de la crise nous amène à scinder notre analyse en deux volets bien distincts. Le premier est le devoir de vigilance et de solidarité qui nous commande de traquer et de dénoncer  l’arbitraire et de nous tenir au côté de toutes celles et ceux qui souffrent et se battent au quotidien pour leur dignité et leurs droits.
Le second aspect est relatif à la vision prospective. Là, nous nous en tenons à une ligne bien claire. Notre réflexion et notre action sont inscrites dans une offre politique alternative progressivement construite sur les différents chantiers élaborés à partir de demandes sociales et politiques ignorées ou combattues par le régime. La liste est longue : lutte pour l’identité, droits de l’homme, régionalisation, séparation des pouvoirs, laïcité, égalité des sexes, réformes de l’éducation, de la justice,  intégration nord-africaine…Autant de thématiques  qui ne sauraient se fondre dans les discussions organisées autour des actes ou les initiatives du pouvoir.
Dans la pratique politique cela a du sens et appelle à des actions très concrètes. Ces projets de constitution qui, pour reprendre l’expression de 1963 de feu Ferhat Abbas, produisent «  un provisoire qui dure » ne nous intéressent pas. Nous avons élaboré nous-mêmes un projet de constitution qui sera soumis au conseil national ce 26 avril avant de faire l’objet de débats où seront associés des acteurs de la société civile. Ce projet de constitution est imprégné de la mémoire algérienne, il est inscrit dans l’universalité et il répond aux caractéristiques nationales sociologiques et aux référents culturels de notre nation qui n’ont rien à voir avec l’histoire française qui a aliéné l’esprit de la plupart des rédacteurs des textes constitutionnels  algériens depuis 1962. Le RCD l’a toujours dit, je voudrais le répéter ici : le mimétisme institutionnel français est l’une des causes essentielles de l’échec et de l’impasse algériens.
Pour ce qui est de la méthode et des procédures suivies, il nous faut d’abord rétablir la libre communication partis-société pour ne pas faire le jeu des tenants de la confusion qui masquent ou brouillent la réalité du terrain.  Je le dis sans aucune intention polémique. Malgré la censure, les manipulations, les désinformations, il y a des militants qui réfléchissent et activent dans le cadre de leurs structures, communiquent verticalement et horizontalement par des canaux comme les réseaux sociaux où le RCD affirme et développe une grande présence pour associer les Algériens à leur combat. L’ostracisme des médias publics ou parapublics n’est pas un handicap insurmontable. L’avantage de la clandestinité dans laquelle ont évolué ceux qui nous ont formés c’est qu’elle apprend à mobiliser la volonté et investir l’intelligence. Qui peut croire que le pouvoir aurait pris le risque politique et diplomatique de mobiliser 60 000 policiers dans et autour de la capitale, qu’il aurait paralysé les trains et les bus à l’hiver 2011 s’il ne savait pas que nos propositions avaient rencontré un écho profond dans le pays ?
Je ferme cette parenthèse mais il me tenait à cœur de déconstruire le discours qui occulte le travail qui permet d’avancer et d’espérer,  qui veut culpabiliser l’opposition et qui, du coup, exonère le pouvoir de ses turpitudes.
Pour revenir au combat politique proprement dit, et sur un plan plus immédiat, la vision alternative démocratique a des préalables. Nous les avons résumés en trois décisions qui doivent rassembler tous les Algériens qui ne participent pas à la politique de la rente et qui veulent restituer la souveraineté nationale au peuple.  Ces décisions embrassent le champ politique, institutionnel et symbolique. Elles se déclinent en :
1)    La dissolution de la police politique. Aucun pays ne peut continuer à vivre aujourd’hui  avec un pouvoir occulte et omnipotent s’il veut assurer une bonne gouvernance et une alternance, objectifs et moyens de tout projet démocratique ;
2)    L’application de l’article 88 de la constitution à l’actuel chef de l’Etat, dès lors qu’il est incapable d’assumer sa fonction. A ce propos nous nous inscrivons en faux contre ceux qui veulent interdire à tel ou tel citoyen de se porter candidat par principe. C’est l’expertise médicale qui doit être invitée à constater une impotence préjudiciable à l’équilibre, au crédit et bon fonctionnement de l’Etat. Tout citoyen respectant un cahier des charges républicain a le droit de concourir ; l’essentiel est que le vote soit transparent ;
3)    La restitution du sigle FLN au patrimoine historique national. Il y a usurpation de la mémoire combattante algérienne. Les militants actuels du FLN ne sont ni les mieux placés ni les seuls à pouvoir se revendiquer du message de novembre et de la Soummam.

Un compromis autour de ces trois postulats est possible et peut permettre au pays de sortir  par le haut d’une crise qui, en fait, dure depuis plus de 50 ans. Cela redonnera crédit à l’action publique dans un univers dominé par le scepticisme, le dépit et la colère, cela rassurera notre environnement régional quant à notre disponibilité à gérer par la légitimité populaire, cela, enfin, sera un message fort pour nos principaux partenaires qui, faute de savoir qui fait quoi et vers où se dirige le pays, s’en tiennent à un commerce de surface dont ils tirent d’ailleurs le plus grand bénéfice.
Refuser de souscrire à ce minimum et prétendre vouloir des réformes qui redonneraient au pays dignité et espoir est une manœuvre qui ne pourra entraîner que les éternels candidats à la rente.
Refuser de souscrire à ce minimum et faire semblant d’être ému ou révolté par des scandales financiers qui sont en fait la manifestation ordinaire  de la gestion du système revient à témoigner mépris, hypocrisie et cynisme envers les Algériens.
On entend ici et là des voix qui nous reprochent de rejeter une initiative avant de voir ce que le pouvoir va proposer. Je profite de ce forum pour répondre encore une fois à ces accusations, qu’elles soient d’ailleurs de bonne ou de mauvaise foi. Le rôle de l’opposition n’est pas de se limiter aux commentaires des actions du gouvernement mais de proposer une alternative, surtout quand le bilan est une crise aussi monstrueuse. De plus, chaque décision, chaque déclaration, chaque réunion officielle confirme une fuite en avant et un affolement qui nous mènent directement à l’irréparable. Jamais un gouvernement n’a compté autant de ministres notoirement impliqués ou cités dans des affaires de corruption. La justice qui a toujours été le masque de la prédation en est réduite à suivre les dossiers traités à l’étranger pour oser évoquer des malversations sur lesquelles se défoulent tous les cafés d’Algérie depuis des années. Les dernières réactions opposées aux jeunes chômeurs du sud ou les insanités lancées à la veille du 20 avril par des organes de presse managés par des légionnaires de la plume au service de l’exécutif donnent un message très clair sur la conception et les intentions du gouvernement en matière de réformes en général et d’ouverture de l’audio-visuel en particulier…On peut chaque jour citer des exemples qui illustrent l’incapacité  et le refus des dirigeants d’envisager une issue raisonnable à un système qui ne peut pas donner autre chose que ce sur quoi il est conçu et construit : la violence, les fraudes électorales et la corruption.
Quand le scénario des promesses pour des jours meilleurs ne marche pas, on nous assène qu’aucun pouvoir n’a accepté de se suicider en renonçant à ses avantages. Il est plus juste de dire qu’aucun pouvoir dictatorial n’a jamais voulu composer avec les citoyens. Cela est vrai du pouvoir algérien. En tout cas jusqu’à aujourd’hui. Tant qu’il y avait la peur, l’argent et la complicité de l’occident, le système du FLN a tenu et a été toléré même au prix d’un terrible gâchis du sacrifice légendaire du peuple et d’un échec fracassant qui a enterré trois générations.
Je vais conclure mon intervention en vous disant ceci : nous savons être réalistes et envisager ce qu’il est possible et utile de faire pour notre pays. Il est de l’intérêt des dirigeants de regarder ce qu’il advient des régimes qu’ils ont soutenus ou qui leur ont servi d’exemple. Jouer sur les oppositions entre les régions, vouloir défaire les contestations par la corruption ou se convaincre qu’à l’inverse de tous les autres, le régime algérien est immunisé contre l’aspiration du peuple à la liberté est un aveuglement que seule la panique et l’autisme peuvent encore nourrir.
J’appartiens à une génération qui est supposée ne pas connaitre son histoire, qui a été conditionnée pour renier son identité et éduquée pour vivre dans les cultes fabriqués par la propagande du système. Notre émancipation, notre colère et notre engagement sont probablement les plus grands échecs du régime. Ils représentent aussi le plus bel espoir pour notre pays. La jeunesse a pris son destin en main. Pour la rencontrer et la pratiquer chaque jour, je peux vous dire que plus rien ne pourra l’arrêter.

Mohcine Belabbas

Alger le 22 avril 2013